Afrique Adieu !

Du discours de Ouagadougou en 2017 à celui de Paris en 2023, une constante apparaît : l'inexistence de la politique africaine de la France. À cela s'ajoutent des relations délicates que l'on voit dans des gestes peu diplomatiques. Face à ce constat, sommes-nous condamnés à

Du discours de Ouagadougou en 2017 à celui de Paris en 2023, une constante apparaît : l'inexistence de la politique africaine de la France. À cela s'ajoutent des relations délicates que l'on voit dans des gestes peu diplomatiques. Face à ce constat, sommes-nous condamnés à dire : Afrique adieu ?

La récente tournée du président de la République a remis momentanément l’Afrique sous les feux de la rampe, alors que les regards étaient principalement tournés depuis un an vers l’Ukraine. Mais la forte attente de l’annonce d’une nouvelle stratégie de la France en Afrique a été déçue. Alors que le discours de Ouagadougou en 2017 débutait par « il n’y a plus de politique africaine de la France », le discours de Paris de 2023 (avant de partir en Afrique) l’a confirmé : « Ces mots sont toujours d’actualité ».

Un tel aveu étonne de la part de celui qui doit justement définir la politique de son pays ; que six ans après, rien n’ait changé étonne encore davantage.

D’autant plus que cette courte tournée (4 pays en 4 jours, à l’instar de celle de 2017 durant laquelle il visita 3 pays en 3 jours) s’annonçait dans un climat peu propice aux intérêts français en Afrique.

Une ambiance tendue

En Afrique, les paroles des présidents français sont toujours disséquées par leurs destinataires. Ainsi, le président sénégalais Abdoulaye Wadé répondit-il à la déclaration de N. Sarkozy « le drame de l’Afrique, qui est que l’Homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » par ces mots « il arriv[e] qu’un président soit victime de son ‘nègre’ ».

Ajoutons les interpellations du président français par des étudiants africains lors du sommet de Montpellier du 7 au 9 octobre 2021 et l’arrêt de l’opération Barkhane alors que la bande sahélo-sahélienne n’a pas retrouvé la paix : Le tableau est déjà chargé.

Il s’est récemment alourdi de la récente déclaration de Rabat pour qui les relations entre la France et le Maroc ne sont « ni bonnes ni amicales », de la décision du Mali de ne plus faire de la France son « porte-plume » à l’ONU (il faudra être attentif à la désignation d’un nouveau titulaire), ainsi que de la tension avec Alger à propos des visas consulaires (permettant l’expulsion des étrangers indésirables sur le sol français) après « l’exfiltration » par la France d’Amira Bouraoui, binationale franco-algérienne recherchée en Algérie.

La situation déjà tendue n’augurait donc pas d’un voyage présidentiel facile, quand bien même les échanges à venir pourraient être empreints de retenue diplomatique.

Si certains glosent sur le discours de Dakar de N. Sarkozy, l’aparté du discours de Ouagadougou par E. Macron, se demandant si le président burkinabé était parti réparer la climatisation, n’a pas été oublié …

De Ouagadougou à Paris

Entre ce discours de Ouagadougou en 2017 et celui de Paris en 2023 des points communs existent pourtant. Leur longueur tout d’abord, leur constat commun de l’absence de politique africaine de la France ainsi que la répétition marquée des expressions telles que « je ne donnerai pas de leçons » ou du terme « humilité », parfois précédé de l’adjectif « profonde ». Souvenons-nous de Marc-Antoine qui, dans la scène 2 de l’acte III de Jules César ne cesse de répéter après l’assassinat de César que « Brutus est un homme honorable » … Le Larousse définit ainsi l’humilité : « Sentiment, état d'esprit de quelqu'un qui a conscience de ses insuffisances, de ses faiblesses et est porté à rabaisser ses propres mérites. Littéraire : Caractère de ce qui est modeste, peu important, sans prestige ». Si l’ambiance n’augurait donc pas un voyage facile, on peut se demander s’il était utile de la part d’un chef d’État de placer son intervention sous le signe de l’humilité.

Comme le discours de Paris se référait à celui de Ouagadougou, les engagements prononcés alors semblaient n’avoir trouvé en 2023 qu’une réalisation très parcellaire.

Il était en effet question en 2017 à l’université Ki-Zerbo d’engager l’UE, d’inventer ensemble une amitié (qui peut constituer un beau programme philosophique mais sans doute pas stratégique), de lutter contre le terrorisme et la traite des êtres humains, de l’opération Barkhane qui assurait la stabilité, de la priorité à donner à l’éducation, du défi de la démographie, du changement climatique, des révolutions fondamentales de la mobilité et de l’innovation et d’un certain désarroi face à l’avenir : « nous sommes orphelins d’un imaginaire commun ». À ces maux la culture, le sport et la langue devaient servir de remèdes.

Six ans après, l’arrêt de l’opération Barkhane et l’augmentation du nombre de migrants morts en allant chercher fortune en Europe montrent que la demande finale du discours relative « non seulement [à] la route, mais aussi [aux] destinations que nous devons prendre ensemble » n’a pas trouvé de réponse claire.

En outre, les constats du discours de Paris ne sont guère optimistes. Il faut en effet définir une politique « plus simple, plus lisible » ; l’injonction de puissance fait partie du passé même si « nos soldats… ont remporté des victoires contre les groupes terroristes... Mais ce n’était pas le rôle de nos soldats », ce qui résonne comme un aveu que la guerre a été lancée et poursuivie sans définir ses buts (alors que ces « groupes armés terroristes » ont été désignés par Paris comme l’ennemi pendant dix ans au Mali).

La question sécuritaire ne serait plus centrale (ce qui serait admissible si la paix régnait) et « notre présence s’inscrira au sein de bases, d’écoles, d’académies (militaires) qui seront cogérées ». Ceci réinvente le concept RECAMP (renforcement des capacités africaines de maintien de la paix) présenté en 1998 au sommet franco-africain du Louvre et en 2003 à l’UE et qui s’articulait autour des trois volets : coopération, entraînement, engagement ...

Pour le reste, la France travaillera davantage avec la société civile (en prenant le risque de court-circuiter les États ?). Enfin, malgré les lignes de fracture que présente l’UE du fait de la guerre en Ukraine, il faudra positionner l’Europe comme un partenaire de référence.

Quant à la fin du discours de Paris, l’injonction à « assumer nos intérêts, les promouvoir ... » demeure ambiguë, car on ne sait s’il s’agit des intérêts français ou des intérêts communs.

Les défis qui demeurent

Plusieurs défis demeurent après la lecture de ces discours dédiés à l’Afrique et les actes posés confirment leur ambiguïté.

Rappeler en permanence la fin de la Françafrique, laissant ainsi croire que le vaudou est toujours vivant, ou s’engager à construire un mémorial aux Français libres à Brazzaville relève du grand écart mémoriel. Si une stratégie vise le futur, elle prend ses racines dans le passé, ce qui rend périlleux l’exercice visant à la définir en faisant du passé table rase, tout en l’exaltant. De même, une stratégie se bâtit en prenant en compte des rapports de force et pas seulement en inventant une nouvelle amitié. Cette dernière n’est pas un préalable à l’établissement de liens stratégiques qui visent à défendre des intérêts partagés et ne peuvent s’établir à partir d’une position modeste, encore moins en protestant de sa profonde humilité.

Il est par conséquent paradoxal d’affirmer que répondre à une injonction de puissance serait « un piège » (discours de Paris). Il faudra effectivement en juger avec un recul suffisant, mais si la Russie augmente son influence en Afrique, c’est aussi parce qu’elle s’engage, via Wagner, à assurer la sécurité des dirigeants, quand bien même ce serait au détriment des populations locales (cf. LV 201). Le départ de Barkhane n’est pas consécutif à l’établissement de la paix et le vide sécuritaire est en train d’être comblé par un pays qui n’a pas peur de l’injonction de puissance. Il est d’ailleurs probable que la RDC aimerait qu’un allié puissant l’aide à se défaire des prédateurs de ses richesses orientales.

Dernièrement, l’EMA a annoncé qu’il lui fallait prendre en compte les opérations d’influence dans les guerres à venir. Cette influence prend en compte la langue, ce qui rend encore plus étonnantes les appellations anglaises des rencontres africaines : le One Forest Summit au Gabon, les programmes Choose Africa, Meet Africa et Digital Africa ... Ce recul de la langue française est également attesté par X. Driencourt, ancien ambassadeur à Alger dans son livre L’énigme algérienne. Tous ces reculs de la France en Afrique interrogent sur la disparition (ou la mise en sommeil) des réseaux noués par des industriels (Bolloré) et des politiques (Le Drian) du temps où la France ne battait pas sans cesse sa coulpe sur la Françafrique.

Enfin, le soutien encore réaffirmé aux démocraties se heurte à la réalité. Si le Tchad et l’Algérie (notamment) s’affirment démocratiques, leurs standards ne sont pas ceux de l’Europe occidentale. Est-ce que pour autant, on leur donne des leçons sur « l’État de droit », alors qu’en parallèle, comme l’Élysée l’a fait savoir (sans humilité pour le coup) ce serait un sujet de discussion lors de la visite du chef d’État hongrois V. Orban le 13 mars 2023 à Paris ?

Alors, sans Afrique plus que Françafrique ?

Le billet « illusions perdues » (LV 212) estimait qu’il était possible de bâtir une stratégie française, puisque le vide régnait. Le récent voyage en Afrique en fait la démonstration. Toute stratégie est héritière du passé du pays et si l’on se veut amnésique, on ne peut enjoindre à ses interlocuteurs de l’être. La France conserve une place particulière en Afrique du fait de son histoire, et si nous l’oublions nos partenaires ne l’oublient pas. La France semble accepter d’être Sans Afrique tout en voulant y reprendre pied. Encore faudrait-il pour cela mobiliser et proposer un programme dynamique et substantiel.

Au fond, le « il n’y a plus de politique africaine de la France » proclamé en 2017 décrit une triste réalité inchangée. Il n’y a en tout cas plus de stratégie africaine.

JOCVP

Pour lire l'autre article du LV 213, Nouvelles questions nucléaires, cliquez ici

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