Dissuader la Russie d’attaquer un pays européen (JD)
Dans le prolongement du billet sur la dissuasion européenne publié dans LV 237, voici une réflexion diffusée par la Revue politique et parlementaire le 8 mars. Elle propose une forte mise en évidence de la solidarité militaire des Etats membres de l'Union européenne liés par l'engagement
Dans le prolongement du billet sur la dissuasion européenne publié dans LV 237, voici une réflexion diffusée par la Revue politique et parlementaire le 8 mars. Elle propose une forte mise en évidence de la solidarité militaire des Etats membres de l'Union européenne liés par l'engagement du traité de Lisbonne (§ 42-7) à laquelle la France apporte la caution de sa dissuasion nucléaire stratégique. Mieux que tout engagement militaire au sol en Ukraine, elle protège les pays européens de la ligne de front d'une agression russe qu'ils redoutent et impose une désescalade en Ukraine.

Crédit photo : www.revistaejercitos.com
Deux ans après l’invasion russe en Ukraine, la stabilisation stratégique du continent européen semble hors de portée. Les propos belliqueux s’additionnent sans qu’aucun n’offre un retour à la paix voire favorise une régulation raisonnée des parties. L’inquiétude s’amplifie avec les foucades de D. Trump et les menaces de V. Poutine, tous deux en campagne présidentielle. Le positionnement « dynamique » du président français le 26 février provoque des réactions fébriles qui révèlent un désarroi profond des alliés et suscite un débat national. La question ukrainienne est dans l’impasse malgré les tragiques objurgations de Kiev.
En réalité, au point où nous en sommes, trois exigences s’imposent pour restaurer une coexistence minimale en Europe centrale et orientale : consolider l’indépendance ukrainienne, rassurer les pays alliés de la ligne de front et bloquer l’expansion de Moscou vers l’Europe centrale. Commençons par ce dernier point. Car une fois la Russie ramenée de gré ou de force à composition, les deux autres seront abordables plus aisément. On pourra envisager avec sang-froid une désescalade concertée. Car il faudra bien résoudre les tensions issues d’une dislocation de l’URSS par pat stratégique brouillon entre Moscou et Washington en 1991, sans suffisante désoviétisation du monde russe.
En France, le courant stratégique dominant porte au réarmement conventionnel massif et urgent pour aider Kiev à libérer les territoires ukrainiens occupés et offrir aux pays européens exposés un solide mur défensif adossé au bouclier nucléaire otanien et américain ; mais c’est une perspective complexe qui ne pourra se réaliser que sur le temps long d’une décennie. Elle fait craindre à beaucoup un rendez-vous militaire décisif bien avant.
Or la sortie française du 26 février a tenté de renverser la charge de la pression immédiate.
Elle permet aujourd’hui de réhabiliter avec sang-froid les fondamentaux oubliés de la dissuasion nucléaire stratégique, tels que la France les a établis. Ils sont plus décisifs que ceux de la posture nucléaire otanienne qui envisage l’emploi d’armes nucléaires tactiques et donc la défense contre une agression par le combat frontal, ce que la France exclut.
On rappelle que la crédibilité de la dissuasion résulte du produit d’une opérationnalité démontrée par une volonté politique inaltérable. On se souvient surtout aussi que c’est d’abord à l’agresseur d’évaluer finement ces deux facteurs s’il veut passer outre et prendre le risque d’engager une puissance nucléaire. L’ambigüité stratégique revendiquée récemment ne porte pas bien évidemment sur la capacité de riposte assurée, imparable et inacceptable (celle de la France est démontrée régulièrement).
Elle porte sur les intérêts existentiels de l’Union européenne et la volonté unanime des Européens d’interdire toute expansion russe et toute atteinte à la souveraineté physique des pays européens de la ligne de front.
Or la France, seule puissance « dotée » de l’Union européenne est liée par l’obligation de défense du traité de Lisbonne (§ 42-7 : « au cas où un Etat membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres Etats membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir »).
Qui pourrait douter que la prévention de cette éventualité concerne ses intérêts vitaux aujourd’hui ? Pour le manifester, ne suffirait-il pas au Conseil européen de déclarer solennellement à la Russie que toute mise en cause de la souveraineté territoriale d’un pays européen relèvera de ce paragraphe du TUE ?
Ce sera alors explicite, sans ambigüité, comme un avertissement.
Dissuader, ce n’est pas se défendre, c’est d’abord empêcher l’agression territoriale.
Le réarmement stratégique de l’Europe passera-t-il par la dissuasion nucléaire française ? Ne doit-on pas le proposer ? Au lecteur d’en juger et d’en débattre.
Jean Dufourcq