Imbroglio turc
L’affaire du coup d’état raté et de la réaction d’Erdogan a fait couler beaucoup d’encre. Essayons, maintenant que la poussière est un peu retombée, de dégager les principales leçons de l’événement. Source Du déclenchement Toute l’affaire a donné lieu, de part et d’autre,
L’affaire du coup d’état raté et de la réaction d’Erdogan a fait couler beaucoup d’encre. Essayons, maintenant que la poussière est un peu retombée, de dégager les principales leçons de l’événement.

Du déclenchement
Toute l’affaire a donné lieu, de part et d’autre, à une grande précipitation. Certains ont interprété cette confusion en y décelant un calcul d’Erdogan qui aurait organisé le coup afin de se débarrasser de ses ennemis. Les choses nous semblent plus ambiguës. Il est certain que le pouvoir AKP avait préparé des listes de suspects, visant tous les Gülenistes, devenus les ennemis politiques du régime, plus peut-être que les Kurdes. La menace d’une épuration prochaine aurait alors précipité la tentative de coup d’état, qui se préparait elle aussi. On a ainsi appris que les services russes auraient averti Erdogan, 36 h avant le coup, que quelque chose était en préparation. C’était pour Moscou faire une bonne manière à Erdogan, mais aussi lui indiquer que les services russes étaient assez puissants pour savoir ce qui se tramait à l’intérieur. Si les Russes savaient, nul doute que les services turcs savaient aussi . Bref, Erdogan n’a pas été plus surpris que cela.
Ceci expliquerait alors la précipitation et l’amateurisme des putschistes. Quand on fait un coup d’état, j’imagine qu’on doit se précipiter sur le centre de gravité opposé, en l’espèce la personne d’Erdogan. De même, on lance cela à la nuit tombée de façon à profiter du silence de la nuit pour se saisir de tout ce qui est important. Aucun des deux facteurs n’a été mis en œuvre par les putschistes. Une heure après le début du coup, Erdogan réussissait à intervenir sur les médias (via des réseaux sociaux, qui n’avaient pas été coupés), réussissant ainsi à mobiliser ses partisans.
Dès lors, Erdogan joue sur du velours : il met en œuvre les listes de proscription les plus étendues, touchant plus de 50.000 personnes, et tant pis si cela désorganise partiellement les services de sécurité, police et armée. A court terme, il a réussi à rassembler l’opposition laïque à ses vues, tout en jouant sur l’état de droit, la légitimité démocratique etc. Bref, il a les coudées franches pour sa prochaine étape, celle de la présidentialisation accélérée du régime, celle du démontage final du kémalisme. D’un coup, il annihile les gülenistes tout en mettant sous le boisseau l’opposition laïque, kémaliste ou pro-occidentale. Cela valait le coup de risquer gros, car il gagne plus encore.
Des rapports controversés avec l’Europe
L’affaire lui permet de réorienter sa politique étrangère, qui était passablement confuse depuis trois ans. Tout d’abord avec l’Europe. Celle-ci a adopté une réaction gênée, dénonçant le putsch mais mettant aussitôt en garde contre tous les excès de la répression. La question de la peine de mort, qui risque d’être rétablie par Ankara, constitue ici le nœud d’achoppement. Il est probable qu’elle sera rétablie, ce qui conduira l’UE à cesser la procédure d’ouverture des frontières aux Turcs sans visas. L’UE s’aperçoit ainsi qu’elle a été dupée : les premières mesures de « libéralisation » prises il y a dix ans par l’AKP ne visaient pas l’établissement d’un état de droit, mais simplement un moyen de contourner la puissance kémaliste dans l’État. Les principes de l‘UE ont été instrumentalisés. Dix ans plus tard, la manipulation est bien connue et l’UE vient payer le prix de sa candeur. Elle fait face à un parti islamiste de plus en plus autoritaire.
Si jamais la question des visas s’achevait en impasse, ce qui est probable, on prévoit déjà la réaction d’Erdogan, accusant l’UE de ne pas tenir ses obligations. Il ne serait donc plus tenu de tenir la sienne, à savoir le cantonnement des réfugiés et migrants sur son territoire. Il aurait beau jeu d’expliquer que la désorganisation des services de police et de l’armée, consécutive au coup de force et à l’épuration qui s’ensuivit, empêchent de contrôler sérieusement les côtes turques et qu’il est vraiment bien dommage qu’à nouveau, des milliers de migrants rejoignent les îles grecques à travers la mer Égée. Nous devrions avoir d’ici la fin de l’année une recrudescence de la pression migratoire, ce qui suscitera une nouvelle crise interne à l’Union. Mais cela importe peu à Erdogan. La division européenne n’est pas pour lui quelque chose de très gênant.
Une tension accrue avec les États-Unis
Le plus compliqué, au fond, tient aux relations avec les États-Unis. Cela fait désormais des années que ces relations bilatérales sont très compliquées et que les Américains sont très mal vus en Turquie (un des plus faibles taux de popularité de ce côté-ci de l’Atlantique). Nombreux sont les exemples de dissension entre les deux pays, qui continuèrent malgré tout à poursuivre leur relation difficile. Mais en l’espèce, il semble que quelque chose de plus grave se soit joué. La Turquie a ainsi accusé très vite non seulement Fetullah Gülen, mais aussi la CIA (on ne prête qu’aux riches). Le complot aurait ainsi été organisé depuis la Virginie (où réside Gülen mais qui est aussi le siège de la CIA). Certes, aucun élément tangible ne vient réellement convaincre d’une telle hypothèse, malgré sa plausibilité. Constatons simplement que les dénégations américaines ont été peu empressées. Surtout, la question d’Incirlik a été très rapidement soulevée. En effet, la plupart des putschistes appartenaient à l’armée de l’air. La base aérienne d’Incirlik a été isolée pendant 48 h, alors qu’y sont basés de nombreux avions américains participant à la coalition contre l’EI et que de plus, des bombes nucléaires américaines y seraient entreposées dans le cadre de l’OTAN (les vieilles B61).
Du point de vue d’Erdogan, le message était clair : Vous ne pouvez pas faire ce que vous voulez sur mon sol. Constatons qu’un commentateur a immédiatement appelé, sur Foreign Affairs, à retirer les bombes nucléaires de la dite base : l’affaire porte un coup évident à la solidarité alliée, même si bien peu ont pointé l’affaire.
Mais pourquoi cette ire réciproque ? Pour les Américains, les choses sont assez claires : Erdogan n’est pas assez maniable et est de plus totalement imprévisible. Ceci expliquerait que certains aux États-Unis auraient pu imaginer s’en débarrasser. Rappelons ici qu’il y a des politiques étrangères américaines et que tout n’est pas contrôlé par la Maison Blanche : celle-ci peut très bien découvrir après coup des manipulations montées dans son dos et qu’elle ne peut complètement désavouer, tant elles appartiennent au « cercle de pouvoir ». Il est par exemple assez facile de déceler les lignes distinctes de la Maison Blanche, du département d’État et du Pentagone (sans parler des différents services secrets ou des initiatives « privées » du complexe militaro-industriel)
Quant à Erdogan, il doit être ulcéré par l’utilisation des Kurdes par les Américains, que ce soit en Irak ou en Syrie (Mossoul dans un cas, Raqqa dans l’autre). Pour lui, l’appui américain au PYD syrien est un appui au PKK turc, donc aux ennemis intérieurs du gouvernement turc. La perspective de l’établissement d’un corridor kurde tout le long de la frontière turco-syrienne donne des cauchemars à Ankara. Or, on n’en a jamais été aussi prêt, la récente offensive contre Manbij étant l’avant-dernier tronçon de la jonction entre l’Euphrate et le canton d’Afrin : alors, tous les Kurdes seraient reliés par une contiguïté territoriale, empêchant dans le même temps la jonction entre Turcs et les diverses communautés musulmanes de Syrie (Sunnites, Turkmènes,…).
Il y a donc une opposition vive qui a incité Erdogan a l’apparence d’un basculement d’alliance. Cela s’était senti dès le sommet OTAN de Varsovie où les Trucs, qui avaient adopté une ligne dure au cours des derniers mois, se sont soudainement adoucis envers la Russie (voir LV 47). Ankara et Moscou avaient en effet commencé à se réconcilier dès juin. Pour Erdogan, il s’agissait de continuer de bénéficier du tourisme russe, le seul à pouvoir continuer de venir malgré les attentats, alors que les investissements immobiliers dans le secteur touristique avaient beaucoup contribué à l’enrichissement de nombre de soutiens politiques d’Erdogan. Pour Poutine, il s’agissait de mettre un coin dans l’unanimité occidentale, d’autant que Moscou et Ankara se pratiquent depuis des décennies. Accessoirement, la Russie était dans des négociations compliquées avec les Américains en Syrie, accusés de vouloir tout et son contraire et de ne pas être fiables (constatons ici que quasiment toutes les parties au Moyen-Orient font se reproche aux Américains, qui doit donc reposer sur une certaine part de vérité….). Autrement dit, Russie et Turquie peuvent s’accorder, y compris dans les affaires syriennes.
On peut ainsi imaginer un rapprochement avec Assad, via les Russes. Il s'agirait d'échanger la poche d'Alep, encore soutenue par la Turquie, contre une poussée du régime au nord, afin de séparer les deux poches kurdes. Mieux vaut un ennemi qu'on connaît et avec qui on peut s'accommoder qu'un ennemi irréductible. Déjà, quelques signaux ont été envoyés par la direction turque en direction de Damas, tandis qu'on annonce une rencontre Poutine-Erdogan pour début août.
Les suites du putsch révèlent donc des conséquences géopolitiques prononcées, qui n’avaient pas été anticipées. Si l’Europe paraît hors jeu, il conviendra de suivre le jeu triangulaire qui est en train de se jouer entre Ankara, Moscou et Washington. Il semble exclu qu’il y ait des alliances solides et indéfectibles, mais simultanément, les oppositions paraissent fluctuantes, laissant à chacun des acteurs des possibilités de manœuvre et de « combinazione ». Disons simplement que les certitudes d’hier n’ont plus cours.
JDOK