La fragmentation de l’espace européen peut-elle causer une instabilité globale ? (R. Leray)
René Leray a été un conseiller de Jacques Delors quand celui-ci dirigeait la commission. Il dirige un groupe de recherche à l'université Saint-Louis à Bruxelles et reste passionné par les questions de géopolitique européenne. Nous le remercions de nous avoir confié le texte d'une allocution prononcée
René Leray a été un conseiller de Jacques Delors quand celui-ci dirigeait la commission. Il dirige un groupe de recherche à l'université Saint-Louis à Bruxelles et reste passionné par les questions de géopolitique européenne. Nous le remercions de nous avoir confié le texte d'une allocution prononcée le 24 avril dernier au forum Réalités de Tunisie. JDOK.

Il s’agit d’un thème actuel et important mais difficile à appréhender tant il est vaste et multidimensionnel et tant la position de l’observateur et l’ampleur de la période d’observation et d’analyse peuvent aisément conduire à des interprétations partielles, partiales, voire erronées.
Je me limiterai donc à quelques réflexions basées sur mon expérience européenne.
D’abord le fait, je pense incontestable que si l’on se situe dans le « temps long » (plusieurs décennies) et non dans l’actualité médiatisée (et parfois déformée), l’espace européen (entendu comme le continent européen) se caractérise non par une fragmentation mais au contraire par une unification et une intégration (économique et politique) de plus en plus profonde et de plus en plus large.
Sans reprendre ici l’histoire des traités européens, depuis celui du charbon et de l’acier jusqu’à celui de Lisbonne, il est évident qu’une œuvre considérable et impensable à l’origine a été accomplie.
A mon sens cette « construction » impressionnante, imparfaite et perfectible, fragilisée un temps par les crises récentes, la montée de sentiments populistes et europhobes, des « bousculements » venus tant de l’Est que de l’Ouest, n’en reste pas moins indispensable, solide et résiliente, capable d’avancer derrière « l’écume des jours ».
Pour preuves, au niveau de l’ensemble de l’Union, des avancées importantes et récentes comme le Fonds européen de Défense, l’Union bancaire, l’Union des marchés des capitaux…au niveau de la zone euro, la mise sur pied prochaine d’un budget propre et de mécanismes améliorés d’une gouvernance collective plus efficace et plus légitime…au niveau franco-allemand le traité d’Aix- la- Chapelle synonyme d’une forte volonté de convergence conceptuelle et stratégique renforcée qui portera beaucoup de fruit…
Mon « pronostic » ne serait donc pas celui d’une fragmentation durable de l’espace européen, mais au contraire, après un temps de désarroi et d’incertitude, d’une reprise de la « marche en avant », avec cette fois une volonté de franchir ce que j’appellerais « le seuil de la puissance suffisante », au-delà de la seule « norme sans la force » ( Zaki Laïdi) mais autrement que la « force sans la norme » … que certains souhaiteraient maintenant pratiquer…
Ce « franchissement » devra beaucoup peut-être aux « bousculements » que j’évoquais précédemment mais pas seulement.
Il se fera également en défense légitime des intérêts européens et des valeurs communes ; en recherche de l’efficacité dans un monde globalisé ; en soutien actif à la rénovation/extension du multilatéralisme.
L’Europe et, ce que l’on a appelé « l’archipel de la gouvernance mondiale » (Ambassadeur Dejammet) doivent donc faire preuve plus que jamais de sang- froid, de patience et de détermination stratégiques.
Cela vaut également pour tous les pays et tous les acteurs attachés à la régulation par la concertation et par le droit plutôt (je cite Jean Monnet) qu’à « l’esprit de supériorité et de domination… qui a causé des guerres… et peut encore, s’il n’est pas détruit, condamner le monde ».
René Leray