LV 173 : Sur les fronts
Alors que la « pause estivale » occulte l’actualité internationale en France, les affaires sérieuses continuent de se dérouler ailleurs. Voici donc une série d’instantanés stratégiques sur les frictions du monde : Tunisie, Afghanistan, Yémen, Polynésie, Pegasus, Sahel. Pour ce numéro d’été, nous avons choisi de faire le point desAlors que la « pause estivale » occulte l’actualité internationale en France, les affaires sérieuses continuent de se dérouler ailleurs. Voici donc une série d’instantanés stratégiques sur les frictions du monde : Tunisie, Afghanistan, Yémen, Polynésie, Pegasus, Sahel.
Pour ce numéro d’été, nous avons choisi de faire le point des fronts stratégiques et politiques du globe. Ce long billet n’a pas l’ambition d’être exhaustif mais de rappeler qu’alors que la « pause estivale » occulte l’actualité internationale en France, les affaires sérieuses continuent de se dérouler ailleurs. Voici donc une série d’instantanés stratégiques sur les frictions du monde.
Tunisie : le rêve d’un État fort
Ainsi donc, le président tunisien Kaïs Saied a « fait preuve d’autorité ». Fort de l’article 80 de la Constitution, il a mis fin au jeu délétère joué depuis plusieurs mois avec les autres acteurs de la scène institutionnelle, premier ministre et parlement. L’utilisation de ce « mini article 16 » prête à débat : y avait-il « péril imminent » ? Peu importe, tant la rue tunisienne a montré sa satisfaction. Elle a interprété le geste bonapartiste comme la fin de la partie et donc le signal d’un nouveau départ.
Pourquoi ce soulagement ? Tout simplement parce que la révolution de 2011 s’était empêtrée dans des manœuvres sans fin. La Constitution de 2014 respectait de grands principes mais était peu opératoire. Par ailleurs, la mécanique politique avait donné un poids politique important aux Frères Musulmans de Ennahdha et à son dirigeant, Rached Ghannouchi, élus sur la promesse d’une certaine intégrité morale et d’une plus grande justice.
Or, Ennahdha n’a pas montré une plus grande intégrité que les autres partis, plaçant ses affidés en masse dans l’administration, ce qui a miné un État déjà faible. Le choix du président Saied devrait permettre de repartir d’un meilleur pied. Il y a là le rêve d’une certaine autorité, gage d’efficacité.
L’historien y voit le même schéma qu’avait suivi l’histoire institutionnelle de la France au cours du XIXe siècle, après la Révolution : comment ménager à la fois le vœu populaire et l’efficacité de l’État ? Cette tension fut résolue en 1958 par la nouvelle Constitution promulguée par le général de Gaulle. La Tunisie ira peut-être plus vite mais l’observateur note que la mise en place d’un équilibre institutionnel prend du temps. Or, la Tunisie n’en a pas vraiment.
Surtout, il faut se souvenir de Ben Ali, arrivé lui aussi au pouvoir en affichant un autoritarisme paternaliste et bienveillant. Ce paternalisme a été efficace mais s’est rapidement transformé en un népotisme sans complexe et une corruption dévorante. La corruption n’a pas disparu, on ne peut attribuer tous les maux à Ennahdha. Les trafics frontaliers se poursuivent assidûment et l’oligarchie affairiste est toujours en place.
K. Saied n’a visiblement pas de programme économique. Voici probablement l’autre risque de son coup de force : celui de décevoir en ne conduisant pas les grandes réformes nécessaires pour relancer le pays et résoudre la crise économique et sociale (sans même parler de la crise sanitaire).
Afghanistan : nouveau « grand jeu »
Nous l’avions évoqué (LV 167) en mai, la décision américaine de solder les comptes et de quitter l’Afghanistan était logique. Tout aussi logique est la progression rapide des taliban qui devraient rapidement contrôler le pays, sauf peut-être la capitale. À court terme, l’enjeu politique consiste à ce que le gouvernement en place à Kaboul perdure suffisamment longtemps pour que cela paraisse décent. La référence reste M. Najibullah qui dirigea un gouvernement pro-soviétique puis pro-russe de 1989 à 1992.
Le départ américain sonne apparemment le glas des illusions de la coalition atlantique. L’Afghanistan demeure le tombeau des empires. Pour autant, il est difficile de savoir qui va tirer les marrons du feu. Les commentaires fusent de toute part et désignent ici les Russes, là les Turcs ou encore les Chinois, les Pakistanais voire les Iraniens comme bénéficiaires de l’épisode. L’Histoire n’est pas écrite.
Au fond, l’acteur américain rendait service à tous, vérifiant une fois encore la règle déjà énoncée dans La Vigie : l’Occident n’existe plus de lui-même (« Il n’y a plus d’Occident » : LV 146), mais subsiste dans le regard des autres : « l’Occident perdure plus sûrement dans les yeux de ses adversaires (chinois, russes, musulmans, africains) qui le voient affaibli et s’enorgueillissent de lui tenir tête, alors qu’ils n’affrontent qu’un fantôme ».
Quand l’Amérique tentait de régenter l’Afghanistan, les regards se tournaient vers elle et chaque partie en tenait compte et la manœuvrait selon ses propres intérêts. Maintenant qu’elle n’est plus là, il est à peu près assuré que personne ne parrainera vraiment les taliban. Même le Pakistan se fait probablement des illusions à cet égard. La créature a échappé à son maître et le désir de reconnaissance internationale du nouveau régime ne devrait pas l’empêcher d’accueillir les djihadistes de tout poil, ici Al Qaida, là État Islamique.
Dès lors, chaque voisin, direct ou indirect, voudra placer ses pions dans un jeu trouble et beaucoup plus oriental. Peut-être voit-on s’esquisser deux partis : ceux qui s’opposeront à l’islamisme du régime (Chine, Russie, Inde) et ceux qui s’en accommoderont (Pakistan, Turquie voire Iran). S’affronteront-ils ?
Un nouveau grand jeu en perspective… que nous évoquions voici trois ans (LV 102) : « On pourrait voir là une extension du Grand jeu, cette lutte entre empires qui s’affrontent en Asie Centrale depuis près de deux siècles. À ceci près que ce grand jeu opposait deux empires et qu’on en voit poindre un troisième (sans même parler du regain d’intérêt de l’Iran pour la région) ».
Yémen : imbroglio
Qui comprend quelque chose au Yémen ? La Vigie vous en entretient régulièrement (LV 13, 63, 114, 140). La guerre qui s’y déroule opposait les Houthis à une coalition séoudo-émirienne. Mais depuis un an, les choses se sont compliquées et nul ne saurait prédire ce qui va se passer dans les mois à venir.
En effet, les Houthis sont toujours en place. Alors qu’ils étaient initialement seuls, ils ont peu à peu reçu des renforts iraniens : non pas en troupes mais en technique (maîtrise des missiles de longue portée SCUD) et de formation, avec le soutien probable du Hezbollah libanais. Il en résulte qu’ils conservent le contrôle de l’ex-Yémen du nord, poussant peu à peu vers l’est, tout en affichant une certaine unité politique et surtout une autorité sur leurs territoires, allant jusqu’à punir les trafiquants qui iraient trop loin. Mais c’est au fond le seul parti cohérent car dans le reste du pays, l’observateur s’y perd.
Constatons tout d’abord qu’Arabie Séoudite et Émirats-Arabes-Unis ne poursuivent plus les mêmes intérêts. Riyad essaye de mettre en place un gouvernement à Aden mais celui-ci ne contrôle plus rien. Abou Dhabi cherche quant à lui à contrôler la côte sud. Riyad reste obsédé par Téhéran, Abou Dhabi par les voies maritimes du sud de la péninsule.
Dès lors, les Émiriens s’accommodent des indépendantistes côtiers quand les Séoudiens maintiennent l’objectif d’un Yémen unitaire. Sur cette toile de fond, ajoutons les islamistes. Voici Al Islah, branche locale des Frères musulmans. Logiquement donc, les ennemis des Séoudiens. Mais pas au Yémen puisqu’ils appuient le simili-gouvernement unitaire soutenu par Riyad, au motif qu’ils tiennent trois provinces sans présence Houthiste. Voici également des salafistes, distincts des Frères musulmans. Soutenus donc en toute logique par les Émiriens contre les premiers.
Ajoutons la structure tribale toujours forte et le mouvement lancé par Tareq Saleh, le fils de l’ancien dirigeant (autoritaire) qui avait maintenu le Yémen uni tout au long de l’après-guerre froide, et vous aurez une idée de l’imbroglio yéménite. Qui après sept ans de guerre et des dizaines de milliers de morts s’enfonce dans une fracturation inéluctable, qui débouchera probablement sur plusieurs unités simili-étatiques, proto-États à caractère tribal.
Polynésie : française
Après avoir assisté à la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques à Tokyo (cf. LV 172), le Président de la République s’est envolé pour la Polynésie avec une escale aux îles Marquises. C’était la première fois qu’un président abordait l’archipel et si l’on pense à Gauguin et à Brel, figures obligées, le plus important n’était pas là. Il y eut bien sûr la cérémonie d’accueil, où le folklore dégageait une authenticité évidente. Il y eut cette sublime Marseillaise, une des plus émouvantes que nous ayons entendues (ici).
Nous laisserons de côté la vaine polémique sur les essais nucléaires, dont il s’avère qu’ils furent moins pénalisants que certains l’affirment au mépris de toutes les études, et ne retiendrons que l’attachement sincère des Polynésiens pour la France. La lointaine métropole doit beaucoup à l’archipel, ne serait-ce que par sa position, au milieu de l’océan Pacifique mais qui procure à notre pays une ZEE gigantesque : cette nature, encore largement vierge, est un immense réservoir de richesses et donc un atout pour les siècles à venir.
Surtout, l’observateur ne peut que marquer le contraste entre ces terres isolées et si profondément françaises et les mauvais sentiments qui montent en Nouvelle-Calédonie, alors que le troisième référendum est prévu pour la fin de l’année. Observons que les indépendantistes ont pris peu à peu les leviers des pouvoirs locaux, à la faveur des divisions des loyalistes mais aussi d’une politique bien brouillonne de Paris, voire d’influences étrangères néfastes…
Pegasus, cyber cheval ailé
Nos lecteurs ont probablement entendu parler de Pegasus, ce logiciel espion fabriqué par une société israélienne et vendu à de multiples opérateurs étatiques à travers la planète. Cette « arme informatique » permet d’espionner efficacement les téléphones mal protégés. Officiellement destiné à la lutte contre le terrorisme et la criminalité, il a été évidemment détourné pour espionner des opposants politiques voire des autorités à l’intérieur mais aussi des compétiteurs cibles à l’extérieur.
Le Maroc désigné coupable aurait ainsi espionné assidument un certain nombre de personnalités françaises, dont le président Macron. Les réactions ont été très convenues : les uns ont dénoncé un scandale, les autres ont appelé à ce que « cela cesse », bien évidemment personne n’a donné le moindre indice sur la façon de procéder.
Que nous dit cette affaire ? Tout d’abord qu’il n’y a presque rien de nouveau sous le soleil : tout le monde espionne tout le monde et l’espionnage est la première des cyber-agressions, par nature la plus discrète. Elle suscite en tout cas moins de remous que les affaires de sabotage et de subversion, par nature plus visibles mais moins nombreuses.
Qu’on se rappelle l’affaire Snowden qui a révélé en 2013 l’espionnage américain du monde entier par la NSA, ou encore de l’espionnage de l’Élysée, en 2012, entre les deux tours de la présidentielle (voir ici). Il reste que cet espionnage restait jusqu’à présent le fait des puissances établies.
Pegasus nous révèle que désormais il y a une sorte d’industrialisation de l’espionnage, pratiqué soit par des collectifs privés de hackers soit par des sociétés établies, comme cette fameuse société NSO qui a produit et commercialisé Pegasus. L’espionnage de haut de gamme reste une prérogative des experts des puissances de premier ordre mais le Maroc ou le Mexique ont dorénavant accès à des capacités convenables et qui suffisent à leurs besoins.
Autrement dit, le phénomène des « guerres low cost » se retrouve également dans le cyberespace : le différentiel technologique des puissances avancées ne leur assure plus une domination stratégique complète. Cette égalisation des facteurs de puissance est évidemment très marquée dans le cyberespace dont les caractéristiques stratégiques (opacité, anonymat) facilitent la conflictualité permanente d’un théâtre qui oppose tous contre tous. Personne ne sera ainsi surpris de voir le Maroc espionner la France : emploi pragmatique de capacités aujourd’hui accessibles.
Pegasus est un nouveau symptôme qui apparaît après la vague ininterrompue des rançonnages, qui ne cessent de frapper collectivités territoriales, PME, hôpitaux et groupes étatiques vitaux. Il s’agit ici de sabotage à fin d’escroquerie mais les coûts commencent à devenir importants et les dirigeants, publics ou privés, ne vont bientôt plus pouvoir considérer ce fléau comme une quantité négligeable. La cyberconflictualité, étatique, industrielle ou criminelle, devient une composante essentielle de nos sociétés, à mesure d’une informatisation galopante qui est loin d’être terminée.
Il a fallu des siècles pour se débarrasser des bandits de grands chemins. Espérons qu’il faudra moins de temps pour assurer une circulation sûre sur les routes informatiques.
Sahel : fin de partie ?
La partie n’est peut-être pas terminée mais on arrive probablement à la fin du temps réglementaire. En effet, le coup d’État au printemps au Mali (voir notre dossier), après un premier épisode l’été dernier, a marqué la zone : non seulement la question du Nord n’a pas été résolue mais les troubles se sont étendus au centre du pays (région des trois frontières) et désormais, non seulement au Burkina-Faso mais aussi à la Côte d’Ivoire. Le sud du Mali lui-même n’est plus sécurisé.
Autant dire que la décision française de réduire Barkhane apparaît à la fois comme l’aveu d’échec d’une certaine méthode mais aussi comme l’ouverture inespérée d’une porte de sortie. En effet, ce deuxième coup d’État a fourni le prétexte pour engager le désengagement militaire, sans pour autant se retirer brutalement : on se souvient que le retrait unilatéral américain d’Irak en 2011 avait entraîné la montée en puissance de l’État Islamique, aux conséquences tragiques.
Il ne s’agit donc pas de tout quitter, mais de réduire la voilure pour mettre les uns (Maliens) et les autres (communauté internationale) devant des responsabilités qu’on ne veut plus assumer.
Cette approche très classique fait le pari que le dialogue interéthnique et la démocratie vont fonctionner. L’observateur s’interroge : pourquoi ce qui n’a pas fourni de résultats probants depuis dix ans réussirait-il désormais ? L’observateur se demande alors si le redéploiement en cours si bien balisé ne masque pas le refus de s’interroger sur les véritables fondements géopolitiques de la crise.
En effet, la zone demeure hautement volatile. Le Tchad a connu une succession maîtrisée hors de tous les canons démocratiques. Il est difficile pour Paris de s’appuyer sur le fils Deby qui perpétue le système autoritaire et personnel de son père, bien loin du discours européen sur la démocratie en Afrique. Si le Mali actuel n’inspire plus confiance, si le Tchad constitue un nouveau risque politique, si le Burkina-Faso devient aussi fragile que le Mali, il ne reste plus dans la zone que l’allié nigérien au centre, le mauritanien à l’ouest.
C’est trop peu pour constituer un G5 viable, celui dans lequel on a placé tous ses espoirs et dont les résultats sur le terrain ne sont guère probants.
Dès lors, Barkhane va progressivement évoluer : changement de dispositif (fermeture des bases du nord du Mali, renforcement de la base de Niamey), baisse de l’effectif (jusqu’à 2500 soldats l’an prochain), espoir placé dans la Force Takuba des forces spéciales européennes. Ce repli calculé est prudent. Il montre qu’on ne souhaite plus vraiment peser sur le terrain.
Pour lire l'autre article du LV 173, Lectures d'été, cliquez ici.
JOCV