LV 175 : Milieu terrestre : quel avenir ?

L'armée de terre française n'a pas forcément été sous les feux de la rampe dernièrement. Selon ses propres dires, elle se prépare à des guerres de plus en plus dures et sa remontée en puissance, notamment capacitaire, est en cohérence avec sa nouvelle doctrine. Pourtant, face

L'armée de terre française n'a pas forcément été sous les feux de la rampe dernièrement. Selon ses propres dires, elle se prépare à des guerres de plus en plus dures et sa remontée en puissance, notamment capacitaire, est en cohérence avec sa nouvelle doctrine. Pourtant, face à la dangerosité du monde, il nous faudra trouver des alliés fiables.

L’armée de Terre n’a pas été très visible les derniers temps et c’est surtout lié à l’actualité : la crise sanitaire accapare l’attention et l’opération Résilience ne fait principalement pas appel aux Terriens. Il en est de même pour l’opération Apagan pour gérer la chute de Kaboul. Entre les OPEX et l’opération Sentinelle, les milliers de Terriens qui sont engagés quotidiennement en posture opérationnelle permanente sont plutôt invisibles. L’ancien CEMAT est CEMA et certains auront peut-être remarqué que la couleur des nouveaux véhicules a changé au défilé du 14 juillet : c’est l’avènement de l’ère Scorpion. Tout cela reste bien discret. Quelles sont les perspectives du milieu terrestre dans l’enjeu du double scrutin présidentiel et législatif en 2022 ? (voir aussi LV 54 et 145).

Tensions intérieures et extérieures

La France affronte une succession de crises qui sont loin d’être toutes surmontées. La crise financière de 2008 a donné un formidable coup d’accélérateur à une crise systémique de l’endettement, qui ne fait que débuter. Nous allons au-devant de décennies d’inflation, ce qui affecte déjà la valeur de l’épargne et alimente toutes les bulles spéculatives, notamment immobilière. Le bilan des conséquences sociales, économiques et politiques de la crise sanitaire actuelle est encore impossible à dresser. Conséquence de cette dynamique de crises, le risque d’une d’instabilité intérieure est à considérer même si sa forme exacte reste à déterminer. La scène internationale est marquée à la fois par les ambitions toujours plus affirmées de certaines grandes puissances et par la désintégration d’autres États ou de régions du monde (Afghanistan, Yémen, Corne de l’Afrique, Bande Sahélo-Saharienne…). L’armée de Terre continuera à être sollicitée pour apaiser la perception de ce champ des tensions, entre « insécurité du quotidien » d’un côté et « dangerosité accrue du monde » de l’autre.

Remontée en puissance capacitaire

L’armée de Terre est en plein programme Scorpion et perçoit chaque année de nouveaux véhicules blindés. La dotation en véhicules blindés multi-rôles Griffon se poursuit. Les premiers blindés Jaguar sont attendus en 2021, mais d’autres matériels sont également perçus, notamment des armements de petit calibre. Un cap devrait être franchi à l’automne 2021 par le déploiement en OPEX au Sahel d’un premier groupement tactique interarmes équipé de véhicules de la gamme Scorpion. La remontée en puissance inclut aussi des efforts, notamment budgétaires, consacrés à la préparation opérationnelle, l’entraînement des soldats et à la maintenance des véhicules. Elle poursuit la volonté affichée depuis quelques années d’une armée de Terre plus « durcie ».

Vouloir sidérer l’ennemi et s’imbriquer dans le dispositif adverse

L’idée est bien d’éviter la tentation du « tout-technologique », qui s’est avérée être un mirage. Le combat « infovalorisé » et la mise en réseau de tous les systèmes d’armes terrestres par le réseau SIC-S (système d’information et de communication du programme Scorpion) permettent de préparer les combattants à « sidérer » l’ennemi et de « s’imbriquer » dans le dispositif adverse, par la capacité et la volonté de combattre au plus proche, même en mode dégradé, quasiment « dans le blanc des yeux ». L’imbrication dans les forces ennemies est totalement aux antipodes de notre intuition tactique et de l’évolution des techniques destinées à frapper l’ennemi de toujours plus loin et en minimisant les risques de pertes humaines de notre côté. Ce discours traduit donc une détermination forte et nécessite des combattants individuels aguerris. Les forces terrestres doivent se montrer ainsi prêtes à encaisser davantage de pertes humaines et matérielles, inévitables dans un tel combat. Pourquoi cette rhétorique et d’où vient cette doctrine d’emploi ?

Le combat de haute intensité

L’armée de Terre se prépare, depuis les dernières années, à une hypothèse d’engagement majeur où elle devrait mener un combat de haute intensité avec un ennemi potentiellement symétrique. Nous avons déjà discuté l’éventualité d’une telle hypothèse qui s’insère mal dans notre doctrine de dissuasion nucléaire (LV 168) et le contexte stratégique actuel. Ce scénario de haute intensité passe par une remontée en puissance des forces et notamment par l’ambition d’une préparation opérationnelle interarmes de niveau divisionnaire. Pour la France, cela concerne presque à la moitié de la force opérationnelle terrestre (FOT) actuelle d’environ 77 000 hommes, ce qui est à la fois peu et beaucoup. Cela constituera une force indéniable, à laquelle on s’efforcera de donner les moyens d’action efficaces via la loi de programmation militaire tout en cultivant son expérience opérationnelle et expéditionnaire. Mais cela reste très réduit comparé aux forces terrestres des grandes puissances mondiales. Quel serait notre destin en cas d’un vrai mais improbable conflit symétrique ? La réalité est que nos finances et notre démographie nous interdisent aujourd’hui d’engager une course aux armements et une augmentation sensible du format de nos forces professionnelles. Il faut donc gagner en puissance par effet de levier.

Plusieurs armées utilisent pour cela leur réserve, mais la stratégie française n’est toujours pas claire sur ce point, malgré les annonces d’une « réserve rénovée », car on s’interroge sur la doctrine d’emploi réelle des réservistes opérationnels : appui aux missions intérieures de type Sentinelle ou Résilience ? compléments individuels pour les états-majors pour le bon fonctionnement du service ? Ou bien réserve stratégique mobilisable, par exemple dans l’hypothèse d’un engagement majeur ? Aujourd’hui, aucun choix n’est clairement fait et cela se traduit en termes budgétaires, ce levier n’est donc pas suffisant. Nous avons déjà évoqué les aspects doctrinaux, entraînement et capacitaires destinés à préparer les Terriens aux conflits futurs, mais quels seraient les autres leviers ?

Les nouveaux domaines de conflictualité

Le milieu terrestre ne peut pas être pris comme un cas isolé et la guerre ouverte n’est plus au XXIe siècle le mode privilégié de conflictualité et d’affrontement des volontés. C’est ce qu’explore le concept d’hybridité (voir billet), théorisé par les Chinois, les Russes et les Américains, mais qui intéresse les forces armées françaises également. Nous avons déjà proposé une introduction aux opérations multidomaines (LV 163). Que ce soit le domaine cyber qui irrigue tous les autres et qui est désormais omniprésent, ou le domaine exo-atmosphérique dont nous dépendons tous de manière accrue (que ce soit en termes de recueil du renseignement ROEM/ROIM ou de télécommunications satellitaires par exemple), les combattants du milieu terrestre doivent investir ces nouveaux domaines pour gagner les luttes d’influence des guerres du XXIe siècle. Cela passe nécessairement par une ouverture accrue à l’interarmées : il faut absolument que l’armée de Terre voit large, pour parvenir à une véritable synergie avec les autres forces françaises.

La question de l’international

L’élargissement de l’horizon est incontournable à l’international et c’est là que de vrais choix risquent de s’imposer. L’union fait la force et vu le format de nos armées, nous devons chercher des partenariats.

La stratégie française à l’international est traditionnellement plurielle, avec une préférence marquée pour le multinational, en privilégiant des opérations sous mandat ONU, UE ou OTAN. L’ambition de ces missions s’amoindrit, la dynamique s’essouffle et ce ne sont pas des considérations sur la « mort cérébrale » qui ressusciteront ces organisations. Les missions opérationnelles de ce type sont au mieux celles de forces d’interposition.

Les opérations « de guerre » multilatérales, où c’est la mission qui fait la coalition, ont connu leur apogée lors des vingt dernières années, le plus souvent sous la bannière étoilée. Malgré notre savoir-faire reconnu en combat aéroterrestre, nous ne luttons pas dans la même catégorie. Le retrait en catastrophe de Kaboul pourrait bien terminer cette ère, tant la débâcle a donné l’impression désagréable du « chacun pour soi ». Les rats quittent précipitamment le navire… jusqu’où peut-on faire confiance à son allié, malgré toutes ses déclarations ?

Voilà pourquoi il est essentiel de nouer des liens bilatéraux les plus forts possibles avec nos amis et voisins, à l’image du partenariat CAMO (capacité motorisée) avec l’armée de Terre belge, bien au-delà du simple soutien aux exportations. Bravo.

Le format similaire et la tradition expéditionnaire de nos armées de Terre française et britannique nous rassemblent et nous cultivons l’entraînement commun. Continuons : « train hard, fight easy »…

Mais il est probable que malgré tous les malentendus, les maladresses et les torts partagés des deux côtés, la plus grande convergence d’intérêts stratégiques à long terme au niveau terrestre soit avec la Bundeswehr. Les unités de la Brigade Franco-Allemande sont pleinement opérationnelles et sollicitées comme n’importe quelle autre dans la FOT. Faisons en sorte que la coopération (au pire) et l’amitié (au mieux), ne soient pas une rhétorique ni une affaire d’individus, mais un vrai élan institutionnel. Toutefois, c’est une histoire qui s’écrit nécessairement à deux.

JOCV

Pour lire l'autre article du LV 175, Vingt ans après (le 11 septembre), cliquez ici

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