LV 176 : AUKUS : l'irrémédiable défiance
L'affaire AUKUS n'est pas d'abord commerciale mais fondamentalement politique. La France a été non seulement bernée mais méprisée. Cela remet en question non seulement la fiabilité de nos alliances mais surtout celle des États-Unis dont l'amateurisme est patent. Les conséquences sont irrémédiablesL'affaire AUKUS n'est pas d'abord commerciale mais fondamentalement politique. La France a été non seulement bernée mais méprisée. Cela remet en question non seulement la fiabilité de nos alliances mais surtout celle des États-Unis dont l'amateurisme est patent. Les conséquences sont irrémédiables et la France doit remettre en cause bien des certitudes, que ce soit envers l'Alliance et surtout envers l'UE. Quant au concept d'Indo-pacifique, marqué par un concept obsolète d'endiguement de la Chine, il faut rapidement s'en démarquer et revenir à une politique asiatique équilibrée. Enfin, être plus rusé.
La dénonciation pour convenance de la vente de douze sous-marins français (contrat signé par Naval Group en 2016) à l’Australie doit être considérée surtout comme une affaire politique et stratégique.
Ce n’est pas une affaire commerciale
Certains analystes et commentateurs ont privilégié les dimensions techniques ou commerciales, remettant en cause ici la qualité des travaux de la société, là une supposée cécité en matière d’intelligence (d’État ou de l’entreprise). Peu importe au fond car la question n’est pas là, dans les linéaments d’un contrat qui se déroulait avec des difficultés évidentes, comme souvent, mais pas plus qu’ailleurs, nonobstant les récurrentes campagnes de presse antifrançaises qui se déroulaient du côté de Canberra et auxquelles on s’était un peu habitué. Ce n’est pas la qualité du produit qui fut discutée par les dirigeants australiens mais sa signification politique.
Perception stratégique australienne
De leur point de vue, les Australiens n’ont pas tort : si leur perception stratégique a fortement évolué depuis deux ans, si la crainte d’une menace chinoise s’est durcie, si les nuances françaises à propos des relations avec la Chine n’ont pas rassuré et si finalement les Australiens ont décidé d’aller chercher une garantie de sécurité qu’ils jugeaient plus ferme… ceci leur appartient et ne saurait en soi être critiqué.
Au contraire : voici une nation qui détermine ses intérêts et n’hésite pas à mener des politiques tranchées, sans se satisfaire de ce qui a été décidé jusque-là. C’est finalement une preuve de volonté politique et de lucidité que de savoir remettre en cause les héritages. Il serait d’ailleurs bon que la France en tire la leçon, nous y reviendrons, même s’il ne nous semble pas, pour notre part, que l’option de vassalisation choisie par Canberra soit à suivre. Mais une fois encore : c’est leur décision souveraine et on ne peut leur reprocher de l’avoir prise.
Où est alors le dommage irrémédiable ? Dans la méthode choisie, évidemment.
Plus qu’une méfiance : un acte hostile
Conduire un tel revirement stratégique signifie bien sûr, au début, de le garder secret, pour s’assurer que l’alternative soit réellement possible avant de brûler ses vaisseaux. Le secret initial est admissible. La presse suggère que les Australiens ont d’abord contacté les Britanniques pour obtenir leur aide il y a 18 mois puis sollicité Joe Biden au moment du G7 en juin. Il se serait passé trois mois entre les premiers contacts avec la Maison blanche et l’exposé officiel de l’affaire le 15 septembre. Ce temps est court mais il a été proprement injurieux de ne signaler ce changement de pied radical que le matin de son annonce. La France a été traitée pire qu’un ennemi : en vassal anecdotique, sans considération pour sa loyauté transatlantique ni pour sa présence ancienne en Asie, si modeste soit-elle.
Il faut dire ici un mot qui n’a pas été prononcé alors qu’il l’eût fallu : celui de l’honneur. Celui de la France a été bafoué, disons-le tout net. L’hostilité réflexe de l’anglosphère pour la France s’est exercée crument, c’est cela qu’il faut pointer. Insistons sur l’hostilité : nos alliés sont aussi nos adversaires. Disons-le tout aussi crument qu’ils nous l’ont manifesté.
Cela ne doit pas surprendre dans le monde hobbesien qui est aujourd’hui le nôtre et où nous assistons à la lutte de tous contre tous. Prenons en notre parti lucidement.
Amateurisme américain
Pointons cependant les logiques des trois nouveaux alliés déclarés. Nous avons dit un mot des Australiens. Cette petite nation de 25 Mh, située à 7000 km du cœur de la Chine et isolée entre deux vastes océans (seul vrai pays de l’Indopacifique), a donc choisi la vassalisation. Il faudra logiquement la punir et exercer des représailles puisque personne ne peut croire que la confiance soit rétablie avant des décennies après une telle rupture.
La Grande-Bretagne opportuniste a trouvé là une occasion de prouver sa stratégie de Global Britain (LV 165) qui justifie son Brexit. On ne peut vraiment l’accuser de duplicité, tant les relations franco-britanniques sont aujourd’hui détestables, pour de multiples raisons liées de voisinage. Il reste que Londres demeure une des seules puissances avec qui nous pouvons agir, « notre meilleur ennemi quand Berlin est notre pire ami ». Le pardon s’imposera un jour après une sérieuse quarantaine et le gel temporaire de la coopération nucléaire de Lancaster house.
L’Amérique de Biden démontre la poursuite de la grande stratégie antichinoise lancée sous Clinton en 1994, poursuivie par B. Obama (« pivotement vers l’Asie ») et accélérée par D. Trump. Contrairement au rêve de nombreux atlantistes, Biden ne marque aucune attention réelle aux Européens : « Biden c’est Trump sans les tweets » dit JY Le Drian.
Voyons-là plusieurs dimensions sur lesquelles nous reviendrons : à défaut d’un déclin de l’Amérique, observons son repli et sa relativisation. Elle demeure une vraie puissance globale mais qui pèse beaucoup moins qu’avant. Son désengagement d’Europe, du Moyen-Orient et d’Asie centrale le prouve. Elle est donc obsédée par la Chine, voulant reproduire l’affrontement bipolaire du siècle dernier, s’aveuglant ainsi sur le défi chinois. La logique d’endiguement est d’un autre âge pour une « guerre sans limites ». Enfin, notons l’amateurisme brouillon de cette administration dont 70 % des postes ne sont pas tenus (faute d’une majorité solide au Sénat). Une petite équipe a tout dirigé à l’instinct, sans envisager les conséquences latérales : là encore, du trumpisme en action.
Voici au fond ce qui est le plus inquiétant : la fragilité de la politique américaine, autant intérieure qu’extérieure. L’Amérique n’est décidément pas fiable. Elle a une politique à courte vue, il faut donc se défier de cet allié volatile et réinstaller un rapport de force.
Des conséquences irrémédiables
Les conséquences de la rupture de ce contrat de confiance sont pour nous importantes. Elles remettent en cause la cohérence de nos positions : notre discours sur l’Indo-Pacifique (concept américain dont il faut se distancier), notre relation avec les trois pays d’AUKUS, notre posture dans l’Alliance atlantique, nos choix européens et notre approche nucléaire. Cela fait beaucoup.
La France doit se démarquer du concept américain d’Indo-pacifique qui brouille les cartes. Elle doit insister sur une position équilibrée d’État riverain de l’Océan Indien et du Pacifique, faire pression sur la Chine pour qu’elle respecte sa souveraineté partout et cesse de peser sur la Nouvelle Calédonie, et se rapprocher de nos partenaires asiatiques que le bellicisme américain gêne : Inde, Indonésie, Malaisie ou Vietnam.
Vis-à-vis des trois compères d’AUKUS, il faut bien sûr refuser toutes les offres qui pourraient être faites, que ce soit dans ce cadre ou dans celui d’un Quad élargi (le Quad qui réunit États-Unis, Australie, Inde et Japon). La France doit également interroger les questions implicites de prolifération nucléaire que portent les SNA américains qui utilisent comme combustible de l‘uranium de qualité militaire, celui-là même que l’on interdit aux Iraniens. Elle pourrait demander à l’AIEA d’enquêter sur ce contrat et se rapprocher de la Russie et de la Nouvelle-Zélande. Enfin, à l’endroit des États-Unis, la France doit rétablir un rapport de force et bloquer toutes les coopérations américaines dans les initiatives européennes, comme les accès à l’agence Européenne de Défense ou au Fonds européen de défense.
Et l’Alliance atlantique ? Qu’en faire ?
Fondamentalement, la question de l’alliance américaine se pose, comme en 1914, en 1919 (non-ratification du traité de Versailles) ou en 1940. Le traité de l‘Atlantique-nord fut signé en 1949 car il correspondait alors à l’intérêt de Washington. Vu du Potomac, son utilité a baissé même si elle augmente à nouveau en Europe. Les Français affectent d’ignorer que les autres Européens veulent à toute force conserver le statu quo confortable de l’Otan. Nous sommes seuls à rêver d’autonomie et de puissance. Cela gêne.
Certains disent en France qu’il faut quitter l’organisation militaire intégrée et garder l’Alliance. Mais nous ne sommes pas dans le contexte géopolitique de 1966. La chaise vide suffira. Voire une appropriation de l’Otan par les Européens qui en sont les actionnaires majoritaires. Ils pourront gérer le continent européen au sens large et donc éviter tout débordement de ce cadre et toute appropriation par l’anglosphère pour enrôler l’UE dans sa rivalité avec la Chine. Un concept stratégique est en préparation. La France devra le boycotter ou l’orienter pour éviter toute référence à l’Indo-pacifique. Elle y gagnerait des faveurs en Europe. Au fond, il faut accorder moins d’intérêt à l’Alliance.
Au sein de l’UE, là encore Paris aurait intérêt à montrer plus d’habileté et à appuyer la politique équilibrée et réaliste de Berlin envers la Russie et la Chine. Mais il est aussi grand temps d’abandonner l’idée que la prochaine étape de la construction européenne passera par la politique de défense. Nos alliés européens n’en veulent pas et aucun d’entre eux n’a manifesté de solidarité politique à notre égard dans l’affaire AUKUS. Prenons en acte et trouvons d’autres projets.
La France va devoir faire preuve de lucidité et travailler des options qu’elle n’osait envisager. Elle doit se méfier des institutions internationales construites au XXe siècle et qui ne pèsent plus dans le monde fluide du XXIe siècle qui nous englobe. Cela lui demande du courage intellectuel puisqu’il faut remettre en cause des certitudes. Et de la ruse, ce dont nos « partenaires », eux, n’ont pas manqué.
JOCV
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