LV 205 : La question polonaise

La guerre d'Ukraine a validé les priorités stratégiques de la Pologne qui depuis trois décennies alertait sur la menace russe. Paradoxalement, la guerre d'Ukraine montre la faiblesse russe et la solidité de l'Alliance : la situation stratégique de la Pologne s'en trouve renforcée.

La guerre d'Ukraine a validé les priorités stratégiques de la Pologne qui depuis trois décennies alertait sur la menace russe. Paradoxalement, la guerre d'Ukraine montre la faiblesse russe et la solidité de l'Alliance : la situation stratégique de la Pologne s'en trouve renforcée. Est-ce pour cela que l'on devine une acrimonie monter à Varsovie envers Berlin ?

La chute d’un missile ukrainien de défense aérienne en Pologne, la semaine dernière, a suscité maints débats sur l’article 5 de l’Alliance atlantique. Or, très vite, Varsovie a fait montre d’une grande prudence, se gardant d’accuser d’emblée la Russie. Cette temporisation surprend l’observateur, habitué depuis de longs mois - et en fait, de longues années - au discours polonais alarmiste dénonçant la menace russe. Voici l’occasion d’examiner l’actuelle équation stratégique de la Pologne qui a bien évolué.

Une obsession première

Tout part bien sûr de l’obsession sécuritaire polonaise tournée d’abord vers la Russie, même si le souvenir de l’occupation allemande reste également à vif dans les mémoires. Ainsi que nous le notions (LV 66) la Pologne n’a pas de bornes naturelles qui définissent son territoire et ses frontières n'ont cessé de bouger au rythme des conflits, des occupants et des traités. Deux menaces sont imprimées au fond de la conscience stratégique polonaise : l’Allemagne et la Russie. Mais si l’Allemagne semblait désormais sous contrôle, grâce au double système de l’UE et de l’Alliance, il n’en était pas de même de la Russie, plus récent oppresseur au travers du Pacte de Varsovie et toujours perçue comme menaçante, avant même la guerre d’Ukraine.

Aussi, depuis la double adhésion à l’Otan (1999) et à l’UE (2003), la Pologne n’a eu de cesse d’alerter sur cette menace potentielle, appuyée en cela par les États baltes et à un moindre degré par la Roumanie. Elle a ainsi toujours favorisé les forces politiques pro-européennes en Ukraine au long des années 2000 comme lors des événements de Maidan. La crise de 2014 et la saisie de la Crimée par la Russie ainsi que le conflit dans le Donbass ont été pour elle la tragique confirmation de sa crainte. La guerre ouverte qui se déroule depuis fin février accentue cette position de principe. Pour autant, la Pologne n’est-elle animée que par cette obsession russe ? les choses paraissent plus compliquées.

Adhésion au système occidental

Dès la fin du Pacte de Varsovie, la Pologne n’a eu de cesse que de rejoindre le système occidental. Si l’Alliance a été un objectif au cours des années 1990, si l’adhésion à l’Union européenne a été vécue comme une voie vers la prospérité, la vraie priorité a été d’obtenir une garantie américaine bilatérale. Ainsi s’explique l’adhésion au projet américain de Défense antimissile balistique décidée dans le cadre de l’Alliance (Sommets de Chicago en 2010 puis de Varsovie en 2016). Ainsi, les Polonais ont obtenu que 5000 soldats américains soient déployés en Pologne. Ils ont de même acheté 250 chars de combat Abrams. En fait, la Pologne privilégie l’alliance bilatérale américaine, les autres institutions occidentales n’étant perçues que comme des compléments. Stratégiquement, le tout n’est vu que comme un moyen de contrer la menace russe.

La guerre d’Ukraine a confirmé cette approche. La Pologne a ainsi été en pointe du soutien diplomatique et militaire à l’Ukraine, accueillant même 4 millions de réfugiés. Elle a fourni de nombreux matériels à son voisin en guerre. Pour autant, elle constate que l’ours russe est bien moins fort qu’elle le craignait. Certes, il pourra se reprendre et reconstituer un appareil militaire conséquent d’ici une décennie… Mais il a jusqu’ici respecté la ligne rouge que constituait la frontière extérieure des pays alliés. La garantie de l’article 5 n’a donc pas été testée. Ainsi, entre un adversaire russe affaibli et une garantie alliée renforcée, la situation stratégique de la Pologne s’est paradoxalement apaisée. Au fond, sa sécurité stratégique s’est améliorée à l’occasion de cette guerre. La menace russe est moins crédible puisque jusqu’à présent elle ne réussit pas à vaincre l’Ukraine et qu’elle n’a pas agressé l’Alliance. Personne ne doute plus qu’une Alliance mettant en œuvre tous ses moyens conventionnels réussirait à contrer une agression russe, y compris dans les pays baltes ou à partir de l’enclave de Kaliningrad.

Ambiguïté avec l’UE

La relation avec l’Union européenne est très ambiguë. Pour Varsovie, il s’agit avant toute chose d’un accès à la prospérité, au marché intérieur, aux dotations et aux aides structurelles. Une affaire surtout économique, car même si la Pologne ne fait pas partie de la zone euro, elle appartient à l’espace Schengen.

Vu de Bruxelles et des pays fondateurs, la perception est différente puisque l’Union est vue comme une communauté de valeurs à vocation politique (LV 156). Ainsi, les décisions prises à Varsovie (ou à Budapest) concernant l’état de droit et le statut des cours constitutionnelles font l’objet de différends profonds.

En effet, le 7 octobre (LV 177), la cour constitutionnelle polonaise a déclaré que certains articles du traité de l'Union européenne étaient « incompatibles » avec la Constitution polonaise. Cela permettrait au parti au pouvoir, Droit et Justice (PiS) de détricoter l’indépendance de la justice, ce qui serait, pour Bruxelles, contraire aux valeurs communes. En octobre 2021, la présidente de la Commission Ursula von der Leyen a comparé le pouvoir de Varsovie à un « régime autocrate ». En février 2022, la Commission européenne a annoncé qu’elle allait prélever dans les fonds européens qui doivent lui être versés une amende pour non-respect d’une décision de la Cour de justice de l’UE (après la décision en octobre d’une astreinte d’1 M€ par jour). Il reste que l’UE ne peut pas aller trop loin (faute d’unanimité mais aussi face au risque de fragiliser l’Union). Le traumatisme du Brexit reste dans tous les esprits et la montée en puissance de partis souverainistes à travers l’Europe (France, Allemagne, Italie, Suède) pousse à une certaine prudence.

Quant à la Pologne, elle considère qu’après 45 ans de domination soviétique, elle n’a pas à subir une nouvelle supra-souveraineté, même européenne. Le blocage est total. Il a été atténué face aux crises géopolitiques de ces derniers mois : d’une part avec la réaction à l’afflux de réfugiés venant de Biélorussie en 2021, puis cette année avec la guerre d’Ukraine. Mais nul doute que le différend demeure profondément ancré et resurgira à la première occasion.

Négligence envers la défense européenne

Ce double facteur explique la négligence persistante de Varsovie envers les efforts de défense européenne. La Pologne a ainsi annulé en 2016 l’achat de Caracal à Airbus pour acquérir des Black Hawk américains, au détriment de la coentreprise prévue avec le constructeur national PGZ. Elle a mis longtemps à adhérer à la coopération structurée permanente (Pesco) et n’a pas rejoint l’initiative européenne d’intervention (EEI). Elle est pourtant depuis janvier 2022 la sixième nation-cadre de l’Eurocorps de Strasbourg.

Mais alors que la guerre d’Ukraine a paradoxalement renforcé sa sécurité stratégique, la Pologne décide au contraire d’augmenter ses dépenses de défense. Elle a ainsi décidé de consacrer plus de 30 milliards d’euros à son budget de défense en 2023 (il passerait à 5% du budget de l’État), non seulement pour remplacer tout le matériel fourni à l’Ukraine mais pour densifier l'armée polonaise et construire une « armée de dissuasion ». En 2030, elle espère aligner plus de chars et d’artillerie que les forces françaises, allemandes, britanniques, italiennes, belges et néerlandaises réunies. Cela renforcerait logiquement son poids au sein de l’Alliance.

Aux F-35 achetés il y a quelques années s’ajouteront donc des lance-roquettes HIMARS ou des batteries Patriot. Outre ces matériels américains, la Pologne a acheté en juillet de nombreux matériels coréens, là encore au mépris de toute l’industrie de défense européenne : 50 chasseurs légers FA-50, 180 chars de combat K2 Black Panther et 670 obusiers K9 Thunder, le tout assorti de construction sous licence par le constructeur national GPZ. Avec les options d’achat, le contrat s’élèverait à 14 Md€. La politique de défense s’accompagne ainsi d’une politique industrielle ambitieuse.

Défiance allemande

Ces différents éléments permettent de comprendre un nouveau thème émergeant dans le discours polonais, à l’encontre cette fois-ci de l’Allemagne. Depuis 2015, le PiS a souvent mis en avant la question des réparations. Un rapport a été publié le 1er septembre où la Pologne estime que le coût financier des pertes de la Seconde Guerre mondiale s’élevait à 1 300 milliards d’euros. L’Allemagne a aussitôt rejeté ces demandes explicites de réparation.

Pourquoi cette dispute-là à ce moment précis ? Observons par exemple que la Pologne n’a pas rejoint le projet de bouclier antimissile balistique European Sky Shield proposé par l’Allemagne en octobre.

D’une part, la politique allemande est particulièrement brouillonne cette année (LV 202) : entre un soutien mitigé à l’Ukraine, une relation ambiguë avec la Russie, une coalition au pouvoir fragile, un Olaf Scholz terne et une politique nationale égoïste et peu européenne, Berlin a suscité beaucoup de reproches à travers l’Europe et particulièrement à l’Est. Beaucoup à Paris affirment ainsi qu’à la faveur de la guerre d’Ukraine, le centre de gravité européen est en Allemagne. En fait, il est peut-être plus à l’Est et Berlin semble avoir perdu la main.

Est-ce un hasard si la Pologne a fait des avancées envers la France à la suite de la récente brouille entre Paris et Berlin ?

Peut-être y a-t-il là une option géopolitique à jouer. Encore faudrait-il accepter de travailler avec un pays qui n’est pas pro-européen, ce qui va à l’encontre des priorités françaises. Mais ce serait aussi un moyen de peser sur Berlin. Les alliances de revers ont leurs vertus.

JOCVP

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