LV 206 : De retour de Singapour
De retour d’un séjour à Singapour, le stratégiste reste sidéré de ce qu’il a vu : voici au fond la capitale de la mondialisation, réussissant à réunir physiquement et culturellement l’Est et l’Ouest qui, selon Kipling, « jamais ne se rencontreront ». Et pourtant, Singapour démontre le contraire… LaDe retour d’un séjour à Singapour, le stratégiste reste sidéré de ce qu’il a vu : voici au fond la capitale de la mondialisation, réussissant à réunir physiquement et culturellement l’Est et l’Ouest qui, selon Kipling, « jamais ne se rencontreront ». Et pourtant, Singapour démontre le contraire…
La géographie ? Certes mais…
Au premier abord, le géopolitologue voit une position géographique exceptionnelle qui contrôle le détroit de Malacca, entre l’île de Sumatra et la péninsule malaise. Voici donc le verrou du bout de la mer de Chine du sud, idéalement placée comme plaque tournante de l’antique route des épices, cette voie maritime qui depuis la plus haute antiquité reliait la Chine et la mer Rouge, ce doublon naval de la route caravanière qui parcourait la Pangée à dos de chameau. Cette route par mer vit passer Marco Polo de retour de Chine, l’amiral Zheng He et ses expéditions, le géographe arabe Abou Zaïd al Sirafi et bien sûr Vasco de Gama. Pourtant, alors que ce commerce maritime se développe à partir du Xe siècle, c’est le royaume de Srivijaya, sur l’île de Sumatra, qui capte le marché des épices. Un prince de Srivijava fonda au début du XIVe siècle un poste à Temasek, sur le site de Singapour : c’est lui qui donna son nom, la ville du lion. Le petit port se développa quelque peu mais dès la fin du siècle, la concurrence de Java et surtout de Penang, fondées plus au nord sur la péninsule malaise, attirèrent les flux marchands et Singapour redevint une île tropicale sans ressource.
La géographie dispose mais ne détermine pas.
L’histoire : la perle de l’empire britannique
Au fond, Singapour est née au début du XIXe siècle quand les Britanniques cherchèrent un point d’appui dans la région, cela pour deux raisons : tout d’abord, disposer d’un relais propre dans le développement de leur réseau logistique reliant l’Inde à la Chine ; ensuite contrôler les autres puissances coloniales de la région et notamment les Pays-Bas, qui possédaient « les Indes néerlandaises » (Sumatra, Java et une partie de Bornéo) avec le point central de Batavia (l’actuelle Djakarta), sur le détroit de la Sonde, et Malacca, plus au nord sur la péninsule malaise. Un aventurier, Thomas Raffles, achète au sultan de Johor l’île pour 33.000 dollars espagnols en 1819, au profit de la Compagnie des Indes orientales. Peu à peu, son rôle de port se développe ainsi qu’une activité économique de production de caoutchouc, d’étain et d’ananas, venant de l’arrière-pays. Les Britanniques font venir en masse des Chinois et des Indiens comme main-d’œuvre tandis que les commerçants chinois s’installent dans l’île. Elle devient le « Gibraltar de l’Extrême-Orient ».
Simultanément, les Britanniques réussissent à encadrer l’action des Néerlandais. À partir de 1826, ils prennent le contrôle de la péninsule malaise et font de Singapour une base navale. Elle devient colonie de la couronne en 1867. L’île passe sous le dur contrôle japonais en 1942 avant de revenir dans le giron britannique à la fin de la guerre. Au moment de la décolonisation (1958), elle s’associe un temps avec la Malaisie avant de prendre son indépendance complète en 1965 : elle n'a aucune matière première, quasiment pas d’eau potable, un territoire des plus exigus (724 km²). Avoir été la plaque tournante d’un empire mondial suffit-il ? Non, il faut l’énergie des hommes. Tout le mérite des dirigeants singapouriens fut d’avoir réussi à transformer cet héritage historique.
Des hommes…
Singapour existe grâce à la volonté des hommes qui y vivent et qui ont su dépasser les conditions géographiques et historiques du lieu pour le transformer radicalement. Singapour compte près de 6 Mh (1,4 Mh en 1957) avec la densité de population la plus élevée du monde après Monaco. Les Chinois composent 74% de la population, les Malais 13 %, les Indiens 9 %, les Occidentaux 3 %. Le taux de fécondité est cependant très bas (0,84 enfant par femme). Le pays connaît donc une immigration importante, (20% de la population) avec des Philippins, Sri-lankais, Bangladais, Japonais mais aussi Australiens ou Américains, non comptés dans les statistiques.
Du tiers-monde à la Suisse
En un peu plus de cinquante ans, le pays est passé du tiers-monde à un niveau de développement parmi les meilleurs de la planète. Soutenu à l’origine par les capitaux américains, la cité-État fait partie dès les années 1980 des quatre Dragons asiatiques (avec Hong-Kong, Taïwan et la Corée du sud). Le pays se classe 37ème économie de la planète avec un PIB de 565 G$ (chiffres FMI de 2018) et surtout un PIB par habitant, en parité de pouvoir d’achat, de 72.800 $, soit 25 % de plus que le niveau français. La progression est vertigineuse et fait du pays un des plus développés du monde.
Son économie repose sur les échanges bancaires et financiers, le commerce, son port (le deuxième du monde après Shangaï), les chantiers navals, le raffinage du pétrole, le tourisme, l’électronique et l’armement. Cette politique de développement économique s’est accompagnée d’une gestion prudente puisque Singapour dispose de deux fonds souverains, Temasek (280 G$) et GIC (745 G$) soit un cumul de mille milliards de dollars ! Cette puissance financière s’investit dans les actions de sociétés à travers le monde, incitant ces dernières à ouvrir des filiales dans la cité-État. Voici donc un modèle de capitalisme d’État extrêmement efficace et continu.
Il est conduit par un système politique original institué par le dirigeant de l’indépendance, Lee Kuan Yew (Premier ministre de 1959 à 1990 puis « mentor » du gouvernement jusque 2011) qui met en place une « démocratie autoritaire ». Sous l’apparence d’un parlementarisme britannique, le Parti d’Action Populaire est au pouvoir sans discontinuer depuis plus de 50 ans. Cependant, ces succès se font grâce à une lutte acharnée contre la corruption qui fait de Singapour une des villes les plus sûres du monde. Cela entraîne un contrôle social permanent finalement accepté.
Singapour, capitale de la mondialisation
Singapour est ainsi devenue la capitale de la mondialisation. C’est un des grands bénéficiaires de l’émergence économique qui depuis trente ans mobilise notamment le développement continu des économies asiatiques comme ateliers du monde. Or, rappelons que celles-ci ne peuvent fonctionner que grâce à la révolution des conteneurs qui permettent un transport massif à bas-coût des biens à travers la planète : la mondialisation est aussi une maritimisation. Elle relie les fournisseurs de matières premières (Afrique et péninsule arabique notamment), les transformateurs (Chine, Japon, Corée du Sud, Taïwan, Asie du sud-est) et les consommateurs (Europe, États-Unis). Or il n’y a pas de conteneurs sans plateforme d’échanges, entre ces pôles à l’Est et à l’Ouest. Mais Singapour a su transformer une position utile en un lieu indispensable. De simple relais logistique, elle est devenue la plateforme d’échanges non seulement physiques mais aussi financiers, instrumentalisant les deux faces du commerce : les biens et la monnaie. De culture chinoise mais très occidentalisée, démocratique mais autoritaire, elle réussit l’exploit d’allier les vertus des deux mondes, l’Orient et l’Occident. Le formidable enrichissement permis par la mondialisation trouve à Singapour un lieu qui réunit les deux mondes. Voici un État de culture chinoise qui fait très attention à garder ses distances politiques avec la Chine populaire. Voici un pays d’extraction anglaise qui a su s’allier avec la puissance maritime mondiale, les États-Unis. Il est choisi pour la rencontre entre MM. Trump et Kim (LV 97).
Une plateforme d’échanges stratégiques !
Pour autant, elle fournit un gros effort de défense fondé sur un concept de défense totale (pas seulement militaire) et d’une solide dissuasion conventionnelle. Consciente d’être particulièrement prospère et objet de convoitises, la cité-État se sait entourée d’États musulmans. Elle prend soin d’entretenir des relations pacifiques avec ses voisins via l’Association des Nations du Sud-Est asiatique (ANSEA) & des démarches d’aide au développement ou d’assistance lors de catastrophes humanitaires.
Le service militaire obligatoire dure deux ans et permet ainsi d’avoir une armée de terre de 45.000 h (le quart de l’effectif français !), une marine puissante (5 sous-marins, 12 frégates) et une armée de l’air conséquente (24 F15, 74 F16, test en cours de F 35, des aviateurs venant s’entraîner à Cazaux). Il y a comme une paranoïa militaire (amusez-vous à détecter sur des cartes par satellite les 5 pistes d’aviations préservées) mais le système paraît très efficace, compte-tenu notamment d’un budget de défense qui dépasse les 10 milliards d’euros, soit 5% du PIB : à titre de comparaison, il représente le quart du budget français pour une population douze fois moindre…
La France y a vendu des armes et continue à le faire, moins qu’espéré mais Singapour demeure un des premiers clients asiatiques de notre industrie de défense.
Singapour fait songer à plusieurs modèles : Venise bien sûr, prototype des cités maritimes qui tirent leur puissance du commerce au loin, malgré le peu de possessions territoriales. Elle est comparable à un émirat du Golfe, par sa richesse démesurée malgré l’absence de matières premières. Elle fait penser à la Suisse, pour sa stabilité, sa prospérité, sa discrétion bancaire et sa propreté. Elle ressemble enfin à Israël par son effort de défense parmi les plus soutenus au monde. Singapour est une capitale de la mondialisation. Elle a su tirer profit des trente années d’émergence : saura-t-elle traverser la crise mondiale en cours ?
JOCVP
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