LV 206 : Haute intensité : prendre de la hauteur

Le discours ambiant, surtout depuis la nouvelle phase de la guerre russo-ukrainienne enclenchée le 24 février 2022, insiste sur le besoin des forces armées françaises à se préparer à être engagées dans un scénario de guerre de " haute intensité ". Tout en laissant le soin au pouvoir politique la

Le discours ambiant, surtout depuis la nouvelle phase de la guerre russo-ukrainienne enclenchée le 24 février 2022, insiste sur le besoin des forces armées françaises à se préparer à être engagées dans un scénario de guerre de " haute intensité ". Tout en laissant le soin au pouvoir politique la décision de modifier le contrat opérationnel de nos armées expéditionnaires, prêtons-nous à l'exercice : en nous inspirant de ce que nous pouvons observer en Ukraine, quelles sont les leçons que nous devons (ré)apprendre pour être capables de livrer de tels combats ?

Le roi est nu, mais contrairement au conte du pauvre tailleur, tout le monde est en train de s’en rendre compte, y compris le roi, ce qui est très curieux à observer.

Haute intensité : une vision réaliste ?

La Vigie a déjà évoqué la guerre de « haute intensité » à plusieurs reprises (LV 167, 192). Cela nous avait paru alors être une manière plus ou moins habile de justifier des crédits supplémentaires pour déployer des efforts capacitaires militaires après une longue période de vaches maigres. L’actualité servait cette dynamique, avec une loi de programmation 2019-2025 qui augmentait les crédits alloués aux forces armées, « effort » qui ne faisait – soyons honnêtes – que faire le strict nécessaire pour investir dans des programmes repoussés sans cesse et renouveler des matériels à bout de souffle. Toutefois, convenons qu’il y eut de vraies prises en compte de nouveaux programmes, d’innovations et de modernisation. Il n’empêche que des pans entiers de notre posture de défense, notamment la dissuasion nucléaire, vont nécessiter des sommes colossales pour être modernisées de fond en comble. Une tête nucléaire doit être lancée par un missile intercontinental, transporté par un SNLE ou un aéronef performant : l’intégralité de la chaîne nécessite des investissements en ce moment, pour pouvoir pérenniser nos forces de dissuasion nucléaire. Développer un nouveau porte-avion va également drainer des ressources considérables. L’armée de terre s’est senti la variable d’ajustement pendant tant d’années, devant sacrifier tel ou tel « petit » programme d’armement, alors que des économies pouvaient difficilement être faites sur des programmes majeurs et emblématiques mais très complexes à réaliser et qui furent souvent plus chers et plus laborieux qu’annoncés.

C’était un des aspects du modèle Scorpion de l’armée de Terre : elle voulait un « grand » programme d’armement, avec une cohérence (on ne peut ôter un élément sans obérer l’efficacité de l’ensemble), qui soit visible. Une autre justification était aussi le spectre de la haute intensité qui se profilait.

L’argument fit mouche en tout cas, la succession de trois chefs d’état-major des armées issus de l’armée de terre nous le fait penser, avec surtout la vision stratégique du Cema (LV 180), qui annonça précocement le retour de la guerre haute intensité et en imposa la notion et les logiques associées.

Certains analystes restaient sceptiques – nous-mêmes restions mesurés, car la question essentielle est celle de l’ennemi : contre qui devons-nous apprendre à nous battre ? l’hypothèse d’engagement majeur (HEM) est-elle vraiment pertinente ? Mais la question est d’ordre politique avant tout et dépasse donc le strict cadre militaire : est-ce que nos armées doivent se préparer à la guerre de « haute intensité » ? Et si oui contre quel ennemi ? Il s’agit donc du contrat opérationnel qui est fixé aux forces armées dans le LBDSN. Or, les dix objectifs de la récente Revue nationale stratégique peinent à convaincre (LV 205) …

La violence de la guerre de haute intensité

Vouloir mesurer l’intensité d’une guerre comme un thermomètre prend la température est peut-être une expression malhabile. Pourtant le réveil fut très brutal avec l’offensive russe en Ukraine le 24 février 2022. Rappelons que si les frictions entre Russie et Ukraine existent depuis la fin de la guerre froide, il s’agit là d’une nouvelle phase, extrêmement brutale et intense.

Le monde entier, après une première phase de sidération qui dura environ 24 heures, observe et analyse ce conflit, si proche de Paris. Les images rappellent l’effondrement de la Yougoslavie, conflit que l’actuelle génération d’hommes politiques n’a pour-tant pas connu. Les combats sont presque irréels pour les plus jeunes et ressemblent aux illustrations des livres d’histoire. Serait-ce donc cela, la guerre de haute intensité ?

Mais dès lors, la France doit-elle se préparer à livrer de tels combats ? La question est politique et sociale avant tout, certes. Nous ne commenterons pas ici l’aide militaire, ouverte ou couverte, que la France a accordée à l’Ukraine, il s’agit là encore de décisions politiques et de posture stratégique. Intéressons-nous plutôt à l’autre question : la France serait-elle capable de livrer ce genre de guerre aujourd’hui ?

Plusieurs années seront nécessaires pour décortiquer et analyser les retours d’expérience du conflit ukrainien, surtout sa phase entamée en février 2022. Pourtant, une batterie d’enseignements sont déjà en train d’être tirés par les états-majors et il est utile de nous arrêter, le temps d’un billet, pour faire un point d’étape sur cette guerre d’un point de vue doctrinal.

La guerre est cruelle

Tout d’abord, la campagne russe fut essentiellement aéroterrestre, mais surtout terrestre. Aucun adversaire n’eut la supériorité aérienne absolue et il y eut peu d’opérations maritimes, en tout cas pas de grande ampleur. L’analyse de ce laboratoire à ciel ouvert de la HI est donc forcément plus axée sur les opérations terrestres. Les exemples ne sont que quelques morceaux choisis, sans pouvoir être exhaustifs.

La phase d’invasion initiale avec des groupements tactiques blindés se fit avec les moyens organiques. Tout était conforme aux exercices gigantesques Zapad et à la doctrine en vigueur. Or, la doctrine n’est pas un dogme, mais un cadre, et il y a une différence entre un exercice, même en terrain libre, et la guerre : les Russes l’ont durement appris à leurs dépens, avec un terrain (raspoutitsa de printemps) canalisant très fortement les axes de progression des véhicules, où les colonnes se suivaient, les canons des blindés tournés à midi, de manière beaucoup trop rapprochée. Résultat, ils furent victime d’embuscades classiques, où l’avant et l’arrière de la colonne sont détruits, avant que l’artillerie n’achève le milieu de la colonne de blindés. Le front très faible des axes et des routes, combiné au manque d’engins blindés de dépannage du génie, fixa les groupements pendant longtemps et ralentit leur progression. Le rassemblement de moyens (trains de combat, dépôts de carburant, dépôts de munition) attira à lui les coups de l’artillerie. Nous n’avons pas de chiffres véritablement fiables, d’un côté comme de l’autre, pour estimer finement les pertes santé, les blessés et les morts, les pertes matérielles techniques et tactiques, mais tout laisse à penser qu’elles ont été considérables. Le potentiel des unités russes engagées a très fortement dégradé et la reconstitution de la capacité de combat d’une unité interarmes n'est pas qu’une histoire d’arithmétique ; il y faut du temps, des hommes, du matériel et de l’entraînement. L’estimation anglo-saxonne « combat effectiveness » est ici plus qualitative que le « potentiel » français, exprimé par un pourcentage trompeur.

La vraie leçon pour la France réside là : une guerre de haute intensité devrait dégrader nos potentiels de manière très rapide. Par conséquent, serions-nous capables de soutenir l’effort après le choc initial et de reconstituer nos potentiels ? Plus qu’une histoire de moyens, c’est une affaire de durée, car il s’agit d’être et durer…

Or, toute notre doctrine, tous nos moyens et toutes nos procédures sont restées sur un format d’armées constamment revu à la baisse et selon un modèle d’Opex. Donc non, nous ne saurions pas durer. Nous avons conservé la capacité à entrer en premier sur un théâtre, ce qui nous garde une place de choix dans le cercle des puissances militaires malgré la modicité de nos moyens. Mais notre modèle d’armée reste expéditionnaire.

De dures leçons à (ré)apprendre

Nous avions des moyens et des critères dits « d’insubmersibilité » lors de Barkhane : interdiction de lancer telle opération sans tel soutien génie spécialisé, telle capacité d’évacuation sanitaire par hélicoptère médicalisé et évacuation stratégique potentielle en France en quelques heures etc. Nos centres opérations sont hypertrophiés (malgré la justesse de nos effectifs), nos ordres d’opération sont devenus des logorrhées, nos abaques de pertes humaines et matérielles sont bien trop faibles par rapport à ce qui semble avoir été observé en Ukraine, notre matériel est trop peu nombreux pour être régénéré, trop coûteux pour être acheté en grande quantité, les munitions des systèmes d’armes bien trop sophistiquées et coûteuses pour être utilisées en quantité suffisante. Même à l’exercice, nous n'avons pas les procédures pour être capables de gérer les « affaires mortuaires » en cas de pertes massives…

L’heure n’est pas aux lamentations mais nos forces s’en rendent compte et leurs chefs également. Des débats que l’on croyait enterrés refont surface : recréer de la redondance pour plus de résilience ; « dépoolisation » de véhicules au niveau régimentaire ; volonté de réinternalisation de soutien au niveau des armées ; doublement du volume de réservistes opérationnels d’ici 2030, pour disposer d’une masse de combat plus importante ; exercices d’état-major dont les ordres sont réduits d’au moins 50% la longueur des ordres ; exercices d’état-major papier où on laisse les ordinateurs de côté, etc. Le retour de balancier est fort et nous n’avons pas fini.

L’exercice majeur Orion en 2023, qui va s’étaler sur plusieurs mois avec une ampleur de moyens jamais mobilisée depuis des décennies, au niveau interarmées et interallié, est plus qu’une démonstration de force : il permettra d’identifier les réflexes à acquérir pour mener des combats de haute intensité. Enfin, ne nous leurrons pas : si nous voulons gagner, nous devrons combattre avec des alliés et voir comment mieux intégrer la manœuvre militaire de dissuasion nucléaire à notre posture stratégique.

JOCVP

Pour lire l'autre article du LV 206, De retour de Singapour, cliquez ici

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