LV 209 : Économie de guerre, économie de la guerre
L'économie joue un rôle important dans la guerre : depuis la constitution d'une base industrielle de défense jusqu'à l'imposition de sanctions, depuis la mobilisation du pays dans un contexte de guerre totale jusqu'à l’identification de cibles économiques, la guerre entraîneL'économie joue un rôle important dans la guerre : depuis la constitution d'une base industrielle de défense jusqu'à l'imposition de sanctions, depuis la mobilisation du pays dans un contexte de guerre totale jusqu'à l’identification de cibles économiques, la guerre entraîne à la fois une économie de guerre et une économie dans la guerre.
Les relations entre l’économie et la guerre sont nombreuses et variées. Mettons de côté la notion de guerre économique qui est un autre espace de friction et d’affrontement dans un autre théâtre de compétition, même si elle est instrumentalisée dans les luttes géopolitiques entre puissances (la géoéconomie au sens strict). Il s’agit ici de parler de la façon dont l’économie contribue directement à la guerre. Nous irons de l’extérieur vers l’intérieur.
Complexe militaro-industriel
Toute guerre suppose de l’armement. Ce peuvent bien sûr être des machettes comme au Ruanda, mais le plus souvent on utilise des armes plus évoluées. Sans revenir sur les notions de guerre low cost ou high cost, observons qu’il faut disposer de ces armes. Si on peut les acquérir (marchés réguliers ou contrebande), on peut aussi les fabriquer soi-même. Cela suppose une compétence économique et technologique mais beaucoup d’États choisissent cette dernière solution pour s’assurer une relative indépendance. Ainsi que l’écrivait le regretté Christian Malis à propos de la Base industrielle et technologique de défense (BITD) (ici), elle fait partie d’un dispositif de défense complet, sans même parler des nombreux ateliers qui appartenaient autrefois à la sphère étatique et sont passés dans le privé : le changement de statut ne fait pas dévier de la mission première. À défaut, on n’a pas de ressources à mobiliser quand la guerre se déclare et on est dépendant de l’extérieur.
Économie de guerre
Ceci explique d’ailleurs le discours d’E. Macron en juin dernier sur la notion d’économie de guerre (LV 195). Dans son esprit, il s’agit en fait de « remilitariser » cette BITD et de la réorienter vers sa mission première. Cela s’adresse à l’industrie, bien sûr, mais aussi à l’État qui devrait revoir ses procédures d’acquisition et ses conditions de commande. Des groupes de travail s’escriment dessus depuis six mois, sans que les résultats soient très convaincants.
Nous payons le fait d’avoir choisi une armée de haute technologie, moyen de positionner notre BITD et de continuer à vendre à l’international, tout en faisant le pari que la technologie, selon le modèle occidental de la guerre, donnerait le gain de la bataille (LV 193). Mais la haute technologie entraîne deux choses : les petites séries (la haute couture plutôt que le prêt-à-porter) et la complexité, d’une part des matériels, d’autre part des procédures. Aussi les chaînes industrielles durent peu longtemps, les stocks (de pièces détachées ou de munitions) font défaut et nous nous trouvons fort dépourvus quand la bise fut venue : voici des chaînes logistiques mondiales fragilisées (pandémie, restriction chinoise, régimes de sanction), voilà des procédures de temps de paix inadaptées, voici un « écosystème » qui se grippe.
Sanctions
L’économie peut influencer le déroulement de la guerre. Cette idée prévaut dans l’application de sanctions, censées entraver l’effort de guerre de l’adversaire, surtout si l’on ne veut pas s’engager directement contre lui. Au fond, décider de sanctions économiques est typique d’une manœuvre indirecte appliquée non à la géographie, mais aux théâtres de la guerre moderne qui ne se réduisent pas, le plus souvent, aux combats sur le terrain. Elle renvoie aussi à une raison économique supposée supérieure à la raison politique (LV 88).
L’idée est ancienne et remonte au moins à Napoléon qui inventa, en 1806, le blocus économique de l’Angleterre, avec le peu de succès que l’on sait. Un siècle plus tard, les Alliés décidèrent de sanctions économiques contre les puissances d’Europe centrale, avec là encore peu d’effets sur le conflit (mais quand même 500 000 morts civils en Allemagne), sinon celui de consolider paradoxalement les pouvoirs en place. La leçon ne fut pas retenue : les États-Unis mirent en place un blocus de Cuba (mais le régime castriste est toujours en place), la Corée du Nord, l’Iran, le Vénézuéla et récemment la Russie. Malgré les affirmations péremptoires que par charité nous ne rappellerons pas ici, aucune n’a fonctionné.
Pour prendre le cas récent de l’Ukraine, l’Union européenne a décidé neuf trains de sanctions. Si elle a bloqué ses propres importations d’hydrocarbures russes (augmentant simultanément ses importations de GNL, notamment d’Amérique), le système a suscité le blocage des échanges d’un certain nombre de matières premières importantes au niveau mondial : blé, engrais, métaux rares… Moscou a mis en place des stratégies de contournement (vente à d’autres clients, trafics, adaptation de la production locale) au point que malgré les espoirs, le PIB russe ne devrait reculer que de 2 à 4% cette année : la récession est évidemment sévère mais déjà les chiffres s’améliorent. Au fond, alors que tout le monde s’est étonné de la résistance militaire ukrainienne, tout le monde devrait s’étonner de la résistance économique russe.
Guerre industrielle
La guerre d’Ukraine mérite ici d’être observée. Il ne s’agit pas simplement d’un conflit de haute intensité (LV 167, 192, 206) mais, ainsi qu’expliqué dans l’ouvrage d’O. Kempf « Guerre d’Ukraine » récemment paru (ici), d’une guerre industrielle et blindée mécanisée. L’Europe a redécouvert des caractéristiques de la guerre qu’elle avait oubliée : guerre qui dure, guerre dont le front s’étend sur des centaines de kilomètres, guerre qui mobilise des centaines de milliers de soldats et des morts par centaines, conflit principalement terrestre qui donne la première place aux canons mais aussi aux moyens modernes (drones, satellites, missiles) (LV 196). Un conflit où le facteur premier n’est plus la technologie (même si la technologie joue : c’est aussi une guerre du XXIe siècle) mais la masse. Masse des canons, masse des obus, masse des fortifications. L’économie de guerre n'a de sens que dans une guerre totale et cette guerre d’Ukraine l’est évidemment. Guerre totale qui impose de mobiliser le pays dans la guerre.
Mobilisation de guerre
La Russie s’y est finalement décidée, elle qui avait lancé une « opération militaire spéciale », croyant qu’un bref coup de force suffirait à atteindre ses objectifs. Les 160 000 h de départ n’y suffirent pas et il fallut plusieurs mois à Moscou avant de prendre la mesure des choses. Ainsi s’explique la décision d’une mobilisation partielle de 300 000 hommes en octobre, tout comme la relance d’une industrie d’armement qui était, rappelons-le, un des seuls secteurs où la Russie disposait d’atouts forts. Malgré les espoirs occidentaux d’un épuisement des stocks d’obus et de missiles, le déroulé des combats depuis deux mois suggère que les stocks mais aussi leurs recomplètements sont toujours là.
Quant aux hommes, les rumeurs d’une nouvelle mobilisation d’un demi-million d’hommes montrent que là encore, la Russie pourra mobiliser. La démographie joue ici à plein, ainsi que le rappelait le Wall Street Journal récemment : La Russie compte 140 Mh quand l’Ukraine n’en comptait avant la guerre que 39, dont 9 Mh sont partis se réfugier à l’étranger. À supposer que les pertes en hommes soient égales (selon les estimations du Pentagone de fin novembre), on est loin des 3,5 Russes tués pour un Ukrainien qu’il faudrait pour équilibrer le rapport de pertes. Est-ce une des raisons du recours aux mercenaires (LV 201) ?
Quant à l’économie ukrainienne, elle est ravagée, ce qui motive son appel constant à l’aide occidentale, financière mais surtout en matériel. L’annonce ces derniers jours d’envoi d’AMX 10RC, de Bradleys, de Marder, de chars Léopard 2 ou Challenger montre l’appui (toujours indirect) des Occidentaux pour soutenir l’effort de guerre ukrainien. Ce soutien économique et matériel leur permet d’appuyer l’Ukraine sans entrer directement dans le conflit.
Économie dans la guerre
Enfin, l’économie est un enjeu dans la guerre : souvenons-nous de la saisie par l’État Islamique des puits de pétrole syriens. Rappelons le rôle ambigu des entrepreneurs de guerre au sein des conflits contemporains. Notons surtout que l’économie devient un objectif militaire en soi, pas seulement dans le déclenchement des guerres (hier conquête de ressources énergétiques, ici Nordstream2) mais, une fois le conflit déclenché, dans l’identification d’objectifs économiques comme objectifs militaires. Ce peut être bien sûr pour bénéficier des flux financiers associés à tel site de production (puits de pétrole ou mines de sel dans le cas récent de Soledar) ou empêcher l’autre de s’en servir (Odessa, port ukrainien). Enfin se développent inévitablement des commerces « hors-la loi » et des trafics en tout genre.
L’autre possibilité consiste aussi à détruire les ressources de l’ennemi. Voici la raison de la stratégie russe de frappes dans la profondeur ukrainienne, qui visent principalement les « infrastructures » et pas seulement des sites militaires (positions de DCA, sites de stockage) : il peut s’agir d’industries d’armement, de voies ferrées, de ponts et tunnels, du système électrique… En abimant l’appareil productif ennemi, elles gênent considérablement à la fois sa conduite des opérations (sa logistique est entravée) mais aussi son économie de guerre (sa capacité de mobilisation productive).
C’est tout le sens de la logistique militaire, qui est au fond une économie militarisée : rappelons que le Train des équipages fut créé par Napoléon précisément parce que les prestataires civils ne remplissaient pas la mission. Toute paix conduit à une sortie de capacités de production de la sphère militaire, toute période de guerre conduit au phénomène inverse.
JOCVP
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