LV 243 : Paris-Varsovie : prélude ou tour de valse ?
La Pologne avait traditionnellement des difficultés avec ses deux voisins, la Russie et l'Allemagne. La guerre d'Ukraine rebat les cartes de son équation stratégique et la pousse à s'intéresser au nouveau discours français : est-ce le prélude d'une entente durable ou un simpleLa Pologne avait traditionnellement des difficultés avec ses deux voisins, la Russie et l'Allemagne. La guerre d'Ukraine rebat les cartes de son équation stratégique et la pousse à s'intéresser au nouveau discours français : est-ce le prélude d'une entente durable ou un simple tour de valse ?
Les relations entre Paris et Varsovie connaissent un regain de chaleur : cette nouvelle entente contraste avec la défiance qui existait depuis quelques années, malgré une amitié ancienne.
Une amitié ancienne, souvent déçue
Les deux pays ont un problème commun très ancien : le monde germanique. Ainsi s’explique la première alliance franco-polonaise de 1524 qui cherche à contourner la puissance des Habsbourg. Henri de Valois est brièvement élu roi de Pologne en 1573, règne qu’il délaisse un an plus tard pour prendre le trône de France sous le nom d’Henri III.
Au début du XVIIIe siècle, le roi de Pologne Stanislas Leszczynski tenta à nouveau une alliance française. À l’issue de la guerre de succession de Pologne, il se retira en France (en Lorraine) et sa fille épousa le roi Louis XV. La Révolution française influença la Pologne sans aller jusqu’à une alliance, ce qui laissa les voisins procéder au partage de 1795. Mais Napoléon créa en 1807 le duché de Varsovie (traité de Tilsit) qui disparaît en 1813 après la campagne de Russie. Malgré tout, cette courte expérience permit la création d’un mythe national qui devait perdurer au long du XIXe siècle, malgré la tutelle exercée par la Russie sur le « royaume du Congrès » décidé en 1815. L’hymne national polonais mentionne Napoléon comme vainqueur …
Les insurrections se succédèrent au long du siècle et l’oppression russe décida d’une « grande émigration », celle des élites polonaises de 1830 à la fin du siècle, s’installant notamment en France : ainsi comprend-on l’aura de F. Chopin ou d’A. Mickiewicz. Plus tard, ce sont les ouvriers polonais qui émigrent pour travailler dans les mines du Nord de la France.
La Pologne recouvre son indépendance en 1918 dans des frontières non stabilisées. Dès 1919, une guerre l’oppose à la Russie bolchevique. La mission française, commandée par Weygand, joue un rôle important dans la guerre et le « miracle de la Vistule ». Une alliance militaire franco-polonaise est signée en 1921 et dure jusqu’en 1939. Mais l’invasion de la Pologne qui déclenche la guerre démontre les limites de cette alliance. Notons cependant qu’au cours de l’Histoire, jamais les deux armées ne se sont opposées.
À l’issue de la Deuxième guerre, les deux nations sont dans des blocs opposés et les relations réduites. Mais la proclamation de la loi martiale en Pologne en 1981 suscita en France un grand mouvement de soutien envers Solidarność. En 1989, un nouveau régime démocratique se met en place. La Pologne adhère à l’Alliance atlantique en 1999 et à l’UE en 2004. Mais la Pologne se range au côté des Américains lors de la crise de 2003 et élit un gouvernement de droite réticent envers l’UE à partir de 2015 : les deux capitales ne suivent pas les mêmes approches politiques.
La Pologne a trois problèmes
La Vigie a souvent parlé de la Pologne (LV 66, 156, 205), aussi n’allons-nous pas reprendre ce diagnostic. Rappelons simplement que la Pologne a trois problèmes et une solution.
Le premier problème est évidemment la Russie, puissance voisine qui l’occupa maintes fois (partage du XVIIIe siècle, occupation du XIXe, guerre de 1919, domination de 40 ans au moyen du Pacte significativement nommé « de Varsovie »). Aussi, dès la souveraineté recouvrée en 1990, la Pologne a conservé cette priorité stratégique-là : comment contenir ce voisin encombrant ? L’hostilité latente demeure depuis. Paradoxalement, la guerre en Ukraine a rallié de nombreux pays européens à cette défiance polonaise : non plus seulement les pays baltes ou la Roumanie, qui partagent avec Varsovie le souvenir du joug soviétique, mais aussi des pays plus éloignés comme la Finlande, la Suède ou le Royaume-Uni.
Paradoxalement, en accentuant la menace aux frontières de l’Europe, la guerre d’Ukraine démontre à beaucoup que la crainte polonaise de la Russie n’est pas une paranoïa d’un autre temps. Cela ne signifie pas que chacun se retrouve exactement sur les lignes de Varsovie, simplement que celles-ci ne sont plus considérées comme fantaisistes.
Le deuxième problème polonais reste l’Allemagne, l’autre voisin encombrant qui lui aussi dépeça et occupa, que ce soit lors des partages du XVIIIe siècle ou à l’occasion de la 2ème Guerre mondiale. Les choses sont ici plus simples à bien des égards : Allemagne et Pologne font partie des mêmes systèmes de sécurité (Alliance atlantique) et de coopération (UE). De même, une grande partie de la richesse économique allemande depuis 25 ans tient à l’utilisation d’une main d’œuvre peu chère à son voisinage immédiat, particulièrement en Pologne : de là vient aussi l’enrichissement continu de la Pologne au cours de cette période.
Cependant, l’Allemagne est en crise. Si un des piliers de sa prospérité récente tenait à une structure économique appuyée sur des sous-traitants voisins, l’autre pilier tenait à une énergie russe à bon marché. Or, depuis la guerre d’Ukraine, force est de constater que l’Allemagne rechigne à appuyer nettement les efforts de Kiev et donc à rallier la méfiance polonaise. Le pacifisme allemand explique la politique d’Olaf Scholz, encombré d’une coalition difficile à manier. Cette position de colombe agace Varsovie qui espérait un front uni européen contre Moscou.
Le troisième problème est enfin l’Union européenne : il y a bien sûr un peu de provocation dans cette affirmation ! Mais la politique polonaise reste très soucieuse de la liberté retrouvée qui passe par une souveraineté exacerbée, y compris contre les directives supranationales venues de Bruxelles. Si l’UE a évidemment été un atout évident pour la Pologne, qui a trouvé grâce au libre-marché européen (mais aussi aux subventions communautaires) les moyens d’un développement remarquable, un certain nombre de positions bruxelloises ont été mal ressenties à Varsovie. La décision du tribunal constitutionnel polonais d’affirmer la supériorité de la loi nationale sur la loi communautaire (LV 177,) dépasse le seul cas de l’équipe politique alors au pouvoir. Les récentes manifestations d’agriculteurs contre Bruxelles l’illustrent.
Si le retour de D. Tusk facilite les relations avec l’Union, l’essentiel du différend demeure : La Pologne n’acceptera pas des transferts de souveraineté trop importants parce que celle-ci est très récente. Cela dépasse donc le procès en populisme ou illibéralisme instruit par certains dans les beaux quartiers d’Europe de l’Ouest. Ne pas saisir cette perception fondamentale de la part des ex-pays du pacte de Varsovie conduit inévitablement à se fourvoyer.
La solution était l’Amérique. L’antirussisme passait par un atlantisme forcené, négligeant l’Europe. Or, l’inquiétude à l’endroit des États-Unis monte. Certes, J. Biden rassure encore le gouvernement polonais mais chacun sent bien que le « pivotement » américain vers l’Asie débuté sous Obama se poursuit et dépasse la seule hypothèse d’un retour de D. Trump à la maison blanche. Aussi la solution devient problématique et si Varsovie a mis les moyens pour se réarmer, si elle a tout fait pour s’attirer une garantie américaine bilatérale, elle est aussi obligée d’imaginer un plan alternatif.
À nous deux, Paris !
Ainsi observe-t-on un retour de l’intérêt polonais pour la France. Il est dû à plusieurs facteurs. La première tient au revirement du président Macron, qui avait passé la première année de la guerre d’Ukraine à tenter de conserver le lien avec V. Poutine, se plaçant dans une position de sage au-dessus la mêlée qui exaspérait Varsovie. Or, depuis cet hiver, le président de la République n’a eu de cesse de durcir le ton, envisageant notamment d’envoyer des troupes en Ukraine, ce qui a ravi à l’Est de l’Europe et horrifié Berlin.
Simultanément, l’équipe au pouvoir à Varsovie a changé et D. Tusk a remplacé en octobre 2023 J. Kaczyński, le dirigeant du parti souverainiste PiS. L’ex-président du Conseil européen (de 2014 à 2019) a tôt fait d’apaiser les différends avec Bruxelles, allégeant donc les pressions de l’Union sur la Pologne. De même, il a pris ses distances avec la Hongrie de V. Orban : autant de signes politiques qui ne pouvaient que plaire à E. Macron.
Enfin, les deux pays entretiennent des relations compliquées avec l’Allemagne, qui constitue plus que jamais un problème européen (LV 178, la question allemande). Même si le triangle de Weimar, censé réunir les trois pays, reste un peu actif, force est de constater qu’aujourd’hui Berlin ne paraît pas comme une solution.
Aussi voit-on Varsovie se rapprocher de Paris et écouter avec intérêt les propos du président français sur la dissuasion nucléaire qui pourrait être étendue : cette perspective-là aussi horrifie Berlin.
Est-ce un hasard si la Pologne ne cesse d’appeler les Européens à se réarmer à son image ? Si, comme la France, elle n’a pas adhéré au projet de défense antimissile proposé par l’Allemagne (European Sky Shield) mais proposé (avec la Grèce) début mai qu’il y ait une « défense antiaérienne européenne » (donc hors du cadre allié) ? Belle initiative, à la fois capacitaire (les Français reprochent souvent aux Polonais d’acheter du matériel de guerre en dehors de l’Europe) et politique (appuyant les projets de défense européenne des Français).
Aussi parle-t-on désormais de la signature d’un traité bilatéral entre les deux pays, à l’image de ceux qui ont été récemment signés avec l’Italie ou l’Espagne. Ce serait une bonne chose. Il faudra cependant veiller à ce que les arrière-pensées des deux parties ne polluent pas trop cette relation ; qu’elle soit motrice dans la rénovation de la relation avec l’Allemagne ; qu’elle traverse sans trop de revers les bouleversements géopolitiques prévisibles (suites de la guerre d’Ukraine, élection américaine). Mais au moins, un nouveau ton est donné : celui d’un prélude et non d’une simple valse.
JOVPN
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