LV176 : Milieu maritime : quels enjeux ?

Après les "perspectives du milieu terrestre" pour l'armée de Terre (LV 175), voici les "enjeux du milieu maritime" pour la Marine nationale qui retrouve les grands espaces d'un déploiement sur les quatre fronts navals et stratégiques qui lui échoient et qui réclament

Après les "perspectives du milieu terrestre" pour l'armée de Terre (LV 175), voici les "enjeux du milieu maritime" pour la Marine nationale qui retrouve les grands espaces d'un déploiement sur les quatre fronts navals et stratégiques qui lui échoient et qui réclament de bien plus nombreux moyens. Une stratégie maritime intégrale de la France émerge comme une nouvelle ambition de la France pour le XXIe siècle.

La trajectoire maritime de la France reste modeste. Malgré ses façades maritimes et les grands fleuves qui l’irriguent, elle s’est préoccupée surtout de son grand Est. À la croisée de ses trois domaines vitaux, plaine européenne, bassin méditerranéen et grand large, elle s’est pensée continentale. Sous le vent des îles britanniques, elle fut souvent confinée, frileuse en mer, sans dessein maritime. Mais après la Guerre froide, avec la mondialisation marchande qui s’ensuivit, l’ambition maritime de la France se réveille (LV 120) et le potentiel de ses outremers devient stratégique (LV 44). L’idée d’une stratégie maritime intégrale émerge.

La Marine nationale, à la fois armée de mer, composante navale des armées et opérateur principal de la souveraineté de l’État au large, endosse aujourd’hui de multiples responsabilités militaires et stratégiques et doit garder une vision d’ensemble. Dans l’écosystème maritime constitué autour d’elle depuis 30 ans, elle se déploye sur les 4 fronts où la France est engagée : protection des atterrages métropolitains, sécurisation des zones de friction, affirmation et soutien des intérêts de la France au loin et contribution à la stabilité mondiale.

Une vision d’ensemble

Au sein de l’actuel ministère des armées, la Marine nationale tient la place de l’armée de mer, entre armée de terre et armée de l’air et de l’espace. Mais elle garde la mémoire d’un passé aventuré au grand large et d’une activité militaire globale. Nationale comme la Gendarmerie, elle exerce sur mer une responsabilité directe et permanente quelle que soit la situation stratégique.

En quittant le système du ministère de la Marine et des colonies pour intégrer celui de la Guerre, la Marine mettait fin à son intimité diplomatique avec les affaires extérieures sans perdre de vue les enjeux des régions lointaines et leurs divers acteurs.

En exerçant l’autorité de l’État en mer autour du territoire national et de ses zones d’intérêt économique par sa capacité de surveillance et d’assistance, sa compétence juridique et administrative, la Marine est restée bien plus qu’une composante du système interarmées de forces. Elle est un service de compétence nationale avec un vrai rôle interministériel et international. Le chef d’état-major de la Marine forme avec le Secrétaire général pour la Mer et l’intermittent Ministre de la Mer le trio expert maritime du gouvernement.

Un écosystème maritime foisonnant

Depuis la fin de la Guerre froide, sous l’effet de la nouvelle vague de mondialisation marchande utilisant largement les autoroutes océaniques, la communanuté maritime française s’est organisée en cluster maritime regroupant tous les professionnels et usagers de la mer. De nombreuses initiatives ont été prises dans des domaines économiques variés, suscités ou encouragés par des Cimer, Conseils interministériels de la Mer, qui ont donné au milieu maritime une forte impulsion qui se mue désormais en une véritable ambition maritime. La mer pénêtre désormais la terre et structure l’aménagement du territoire comme le projet Haropa qui relie Paris à la mer ou la connexion Rhône-Saône qui veut faire déboucher via Marseille les artères océaniques au cœur de l’Europe rhénane. Des Assises de l’économie de la mer régulières sont autant de moments forts pour le milieu maritime. Celles de Montpellier fin 2019 ont détaillé l’ambition maritime française. La Marine appartient à cet écosystème.

Des actions permanentes de protection

Le premier front opérationnel de la Marine est la protection militaire des atterrages métropolitains et des voies de navigation commerciale, la surveillance et la sauvegarde des espaces maritimes et de la vie en mer. Elle l’exerce conjointement avec d’autres administrations regroupées avec elle dans une Fonction de garde-côtes à la modeste dotation. La Gendarmerie maritime sur laquelle elle exerce le contrôle opérationnel s’occupe de la surveillance et de la sûreté des zones portuaires alors que l’administration des Affaires maritimes se charge d’être l’interlocuteur du monde de la pêche. Dans chaque préfecture maritime des façades métropolitaines, une administration veille aux actions de l’État en mer en concertation avec les services préfectoraux. Outremer, cette structure relève du haut représentant local assisté par une autorité navale dédiée. Cette formule pragmatique a longtemps souffert du manque de moyens aéronavals pour lesquels un véritable effort de renouvellement est consenti depuis cinq ans. Mais le maintien de notre souveraineté maritime passe par un renforcement de ces moyens en Polynésie, Nouvelle Calédonie, dans les Antilles et les Mascareignes.

La Marine nationale exerce aussi l’essentiel de la posture de dissuasion nucléaire stratégique fondée sur une frappe en second balistique inacceptable et imparable. Cet engagement technique et opérationnel est dimensionnant pour elle, ses compétences, ses infrastructures et ses budgets.

Les investissements qu’elle nécessite sont considérables et grèvent le budget des armées. La 3ème génération de SNLE qui est en passe d’être commandée va nécessiter de lourdes annuités à combiner avec celles du remplaçant du Charles de Gaulle. L’ensemble de cet effort va s’échelonner pendant 20 ans. Bien qu’elle ne constitue plus la pointe de diamant de la défense nationale mais plutôt les fondations de son assurance-vie gelant les attaques et les conflits de haute intensité militaires, cette tâche confiée à la Marine pèse sur son format et ses activités. Aucune percée technologique, aucun contournement n’est en vue qui remettrait en question ce système de dissuasion couplant les moyens balistiques mobiles et aéroportés déployables. C’est une fonction centrale.

Une force mobile d’action navale

L’essentiel de la capacité de combat en mer est assuré par le GAN. Ce groupe aéronaval auto-protégé et éclairé en sûreté est capable d’intervenir à terre à grande distance et de peser sur une zone sensible. Le porte-avions qui a été modernisé à mi-vie est employé intensivement pour des opérations d’intérêt stratégique le long de l’artère jugulaire de la mondialisation qui relie Shanghai à Rotterdam, via la mer de Chine, l’océan Indien et la Méditerranée. Ce capital-ship n’a pas d’équivalent en Europe. Le parc aérien uniformisé autour du Rafale-Marine est expérimenté et régénéré méthodiquement. Son armement de combat est performant et éprouvé. Sa flotte de protection se modernise lentement avec des frégates Horizon et Fremm et des SNA type Suffren. Il reste que le changement de génération prend du temps et que les aléas techniques et les contraintes d’exportation ont ralenti le mouvement et limité les séries.

Le nombre de frégates de premier rang est insuffisant pour constituer des groupes de combat autonomes et homogènes, en nombre suffisant pour conduire des actions de contrôle, d’intimidation ou d’interdiction dans des zones ou passages sensibles. Une accélération des constructions reste possible mais relève de l’effort budgétaire, de la planification industrielle et du renforcement des moyens humains. Le passage à 2 équipages de nombreuses unités modernes permet de compenser une lacune d’environ six frégates d’action multi-domaines. Dans le domaine interarmées, les 3 PHA type Mistral ont montré leur efficacité et sont déployés partout où une action à terre est nécessaire. La mobilité opérationnelle du GAN est excellente mais sa densité est insuffisante pour assurer une continuité de l’action et la multiplication de ses points d’application simultanés. La subsidiarité européenne a souvent permis de compenser à la marge cette lacune stratégique mais pas d’exercer les pressions attendues dans toutes les zones d’intérêt stratégique de la France.

Une présence vigilante au loin

C’est qu’en effet, en amont de l’action navale, doit s’exercer la présence maritime attentive et le marquage de nos intérêts en mer, que ce soit contre les prédateurs de la piraterie internationale dans les zones fragiles de l’artère jugulaire Asie-Europe (détroits de la Sonde, Somalie, mer Rouge) ou dans le Golfe de Guinée. C’est aussi le cas dans les zones disputées de l’ouvert du Golfe arabo-persique où les tensions sont entretenues par la compétition entre les pétromonarchies sunnites et l’Iran chiite. Notre présence au piquet des EAU où Alindien a été débarqué suppose une capacité de signalement naval et de réaction militaire. Là encore les frégates modernes nous manquent pour y pourvoir, en l’absence des moyens mobiles de rétorsion de notre GAN.

Soutien à la stabilité mondiale

La France prend la mesure du potentiel stratégique de ses outremers qui lui offrent un fort réservoir de développement, des ressources quasi illimitées et lui ouvrent des coopérations régionales multiples. C’était le sens de sa malnommée stratégie Indo-Pacifique qui, empruntant au concept stratégique offensif américain d’encagement de la Chine, a conduit à l’AUKUS (voir ci-dessus). Notre participation à la stabilité de la planète passe par une politique maritime de contribution à la sécurisation des flux de la mondialisation sur l’axe Asie-Europe et de libre accès aux communs de la planète sur laquelle le GAN peut veiller. Notre présence navale dans nos outremers garantit notre souveraineté locale et permet d’engager des coopérations régionales de développement entre riverains responsables. Elle doit se tenir à l’écart des manœuvres stratégiques comme la rivalité américano-chinoise a imposé à l’Australie. Nous devons y veiller.

Un (trop) ambitieux programme

Vu l’ensemble des missions à exercer et les quatre fronts maritimes sur lesquels elle est engagée, le format actuel de la Marine nationale semble encore hélas insuffisant.

JOCV

Pour lire l'autre article du LV 176, AUKUS : l'irrémédiable défiance, cliquez ici.

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