Quelle stratégie face aux États-Unis ? (VA2S Ch. Girard)
Le débat stratégique est très actif. Nous sommes heureux d’accueillir cette contribution du Vice-amiral 2s Christian Girard Ancien sous-chef d’état-major opérations et logistique de l’état-major de la Marine. Merci à lui. LV
Samuel Huntington conclut, en 2004, son livre magistral sur l’identité des États-Unis en envisageant leur avenir sous la forme de trois hypothèses : Soit l’Amérique s’ouvre au monde et l’Amérique devient le monde, soit l’Amérique va vers le monde et le monde devient l’Amérique, soit, plus probable, l’Amérique se recentre sur son identité originelle, se ferme vis-à-vis de l’extérieur, revient d’une façon ou une autre à ses valeurs fondatrices, celles du protestantisme contestataire, isolationniste et messianique des pères fondateurs.
Ce qui est en train d’advenir semble bien correspondre à cette dernière vision envisagée il y a plus de vingt années par le célèbre professeur.
Elle manifeste, par-delà l’arrogance des nouveaux dirigeants américains, la réaction à un sentiment de vulnérabilité et de faiblesse de l’hyperpuissance face à l’évolution du monde, la nostalgie d’un temps et d’un monde révolus. S’il s’agit bien de retrouver une grandeur passée, c’est que la situation actuelle est mauvaise : perte des valeurs morales et religieuses, désindustrialisation, surendettement, trajectoire budgétaire insoutenable. Il faut revenir, pour l’équipe dirigeante actuelle, aux valeurs fondatrices de l’identité américaine. Cela entraîne un rétrécissement de la vision des intérêts au strict plan national.
Les conséquences de la réaction américaine, telle qu’elle est mise en œuvre par Donald Trump, sont difficiles à prévoir tant le personnage est versatile et souvent incohérent à courte échéance. Mais elles nécessitent, a contrario, de réfléchir à longue échéance, de ne pas se contenter de réagir du tac au tac en ordre dispersé, en un mot de cesser de subir. Il faut une stratégie de long terme face aux États-Unis qui renoncent à leur position de leader du monde libéral. De ce point de vue, la situation peut avoir des effets positifs si elle dessille véritablement les yeux des Européens. Si les États-Unis se sentent vulnérables, c’est qu’il est possible d’agir à leur encontre lorsque cela s’avère nécessaire.
La question posée de façon immédiate aux Européens est celle de la Défense. Malgré les divisions qui apparaissent dans l’engagement en soutien de l’Ukraine et malgré les difficultés liées au surendettement de certains pays, dont la France, le réarmement semble enclenché. Il ne pourra produire ses effets qu’à l’échéance d’une quinzaine d’années. D’ici là beaucoup de choses peuvent se passer auxquelles il faudra faire face de façon pragmatique avec les moyens existants. Pour insuffisants qu’ils soient, ils ne sont pas négligeables et le défaut américain n’est pas totalement avéré à moyenne échéance.
Mais la réaction ne doit pas seulement se limiter au domaine de la Défense.
Les États-Unis bénéficient du privilège du dollar, monnaie mondiale de réserve, sur laquelle est fondée en réalité toute leur puissance à la fois militaire et économique. Les pays du « Sud global » tentent depuis plusieurs années de contester ce privilège et de contourner l’usage du dollar dans les transactions internationales. De Gaulle avait tenté d’agir contre cette situation, sans succès. L’Euro n’a pas encore acquis véritablement le statut de monnaie internationale de réserve. Mais n’est-il pas temps d’agir fortement dans ce sens ? On peut constater que le déficit du budget fédéral américain correspond en valeur au colossal budget de la Défense aux alentours de 850 G$, avec un service de la dette lui-même supérieur au budget de la Défense. Les capitaux européens doivent-ils continuer à participer à la couverture de ce déficit ? Leur réorientation vers le développement économique et industriel de l’UE rendrait certainement le financement de la dette américaine plus difficile. Le développement des euroobligations pourrait offrir une alternative aux placements, notamment chinois, qui se dirigent vers les bons du trésor américains. Un système de paiements internationaux alternatif à Swift pourrait permettre d’échapper aux contraintes qu’impose l’extraterritorialité de la loi américaine.
N’est-il pas temps également d’offrir aux chercheurs européens des conditions de travail et la reconnaissance, qui ont fait défaut jusqu’à présent, les conduisant à s’exiler aux États-Unis ?
Tout cela nécessite une action forte et de long terme de la part de l’Union européenne dans le cadre de ses attributions économiques. Les rapports Draghi et Letta en ont posé les bases. Cependant, l’absence de véritable cadre politique dirigeant, démocratiquement légitime, demeure un redoutable talon d’Achille pour l’Union. C’est donc aux nations de prendre les initiatives nécessaires aussi bien dans le cadre de l’UE que dans celui d’actions collectives de démocraties libérales volontaires, comme cela se dessine dans le domaine de la Défense. Des alliances de circonstance avec le Sud, notamment avec la Chine, spécialement pour contester la domination du dollar ne doivent pas être interdites au moment où les États-Unis votent à l’Onu, avec la Russie, contre une résolution portée par les pays européens pour soutenir l’Ukraine. Cela nécessite encore de la part de la plupart des pays européens une émancipation intellectuelle et politique qui, malheureusement, semble encore loin d’être acquise.
Vice-amiral 2s Christian Girard