Tensions au Soudan

Un de nos correspondants, connaissant bien la région, nous envoie cette analyse que nous trouvons très pertinente . Merci à lui. JDOK Comme  à chaque fois en Afrique, c'est l'envolée du prix du pain et de  l'essence couplé à un chômage et une corruption étatique
Tensions au Soudan

Un de nos correspondants, connaissant bien la région, nous envoie cette analyse que nous trouvons très pertinente . Merci à lui. JDOK

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Comme  à chaque fois en Afrique, c'est l'envolée du prix du pain et de  l'essence couplé à un chômage et une corruption étatique qui aura mis le  feu aux poudres. Cette fois-ci c'est au Soudan, troisième plus grand  pays d'Afrique à la triste et violente histoire.

Présidé par Omar  el-Béchir depuis 1989 à la faveur d'un coup d'état, le Soudan a  connu jusqu'en 2019 trois décennies de guerre civile. Après "la  guerre du Darfour" qui vit les pires atrocités et une crise  humanitaire sans précédent sur fond de séparatisme ethnique, un nouvel  État a vu le jour : "le Soudan du Sud", indépendant depuis 2011 au prix de  centaines de milliers de morts et de millions de déplacés.

Si je parle de  ce conflit dans les évènements que traverse le Soudan aujourd'hui,  c'est qu'on y trouve des acteurs qui jouent un rôle  prépondérant et majeur dans les événements en cours. Dans cette guerre du Darfour, le président Omar  el-Béchir avait utilisé des moyens de toutes sortes pour parvenir à  casser les mouvements sécessionnistes du Sud Soudan. Une milice  meurtrière y tint un effroyable rôle au service du pouvoir central  Soudanais, appelé "Janjawid". Milice tribale arabe basé au Darfour, elle  fut utilisée par le pouvoir Soudanais, équipée et armée pour conduire  des raids meurtriers contre les séparatistes du Sud Soudan, et reconnue  coupable de crimes de guerre par la communauté internationale contre  des populations civiles. Cette milice et ses dirigeants vont devenir  incontournables sur l'échiquier de la scène intérieur soudanaise au  service du dictateur président soudanais Omar el-Béchir lui même accusé  de crimes contre l'humanité, de crimes de guerre et de génocide au  Darfour en 2008 après l'ouverture d'une enquête en 2005 par la Cour  Pénale Internationale.

Cette milice mute en 2013 en force  paramilitaire intégrée à l'armée Soudanaise. Elle est  baptisée "Rapid Support  Forces" sous le commandement des services secret soudanais, le "National  Intelligence Security Service". Elle est commandée par le "général" Mohamed Hamdan  Dogola : un titre de Général pour quelqu'un qui n'a jamais fait partie  de l'armée régulière soudanaise mais qui démontre bien la force et  l'influence de cette milice dans le Soudan de l'après guerre du Darfour  et de la post indépendance du Soudan du Sud.

En 2018, le Soudan a perdu les territoires du Sud qui lui  assuraient une grande partie de ses revenus à l'export grâce au pétrole  qui y était produit. On parle d'une perte de plus de 250.000 à 350.000  barils par jour pour les caisses de l’État Soudanais au profit du Soudan  du Sud. C'est une  véritable  catastrophe pour le pouvoir central  soudanais qui va accentuer la crise provoquant le soulèvement de  la population du Soudan contre le règne sans partage d'Omar el-Béchir.  Si Omar el-Béchir a bien deux alliés sur qui il peut compter en période  difficile économiquement, c'est l'Arabie Saoudite et les  Émirats Arabes Unis.

Quand en mars 2015 l'Arabie Saoudite déclenche  l'opération militaire "Restore Hope" au Yémen, le Soudan soutient l'Arabie Saoudite. Si au début le soutien est avant tout  symbolique, les déboires de l'armée saoudienne et de ses alliés sur le  champ de bataille yéménite vont mettre à contribution Omar el-Béchir et  lui permettre de monnayer son soutien en échange d'un soutien financier  dont son pays a cruellement besoin et de fortifier son alliance avec les  parrains du Golfe. L'armée saoudienne a besoin de troupes au sol au  Yémen, Omar el-Béchir va en fournir avec l'aide du général Mohamed  Hamdan Dogola qui envoie ses miliciens des RSF. Par la même  occasion le général Mohamed Hamdan Dogola développe des connexions au  réseau d'influence et de pouvoir saoudien et émirien, se donnant  encore plus d' influence et de pouvoir au cœur du pouvoir central  soudanais. Cet aperçu historique est important pour comprendre pourquoi aujourd'hui cette milice est au cœur des  évènements que vit le Soudan aujourd'hui.

Fin décembre 2018, un  mouvement populaire éclate à causes des conditions économiques et se  propage dans toutes les grandes villes. Il perdure pendant des semaines et  des mois malgré une répression de la police, de l'armée régulière  soudanaise et des RSF du Général Mohamed Hamdan Dogola. Le mouvement ne  faiblit pas et finit par emporter le président Omar el-Béchir. Lâché par  le commandement de l'armée soudanaise, par les services secret et par le  général Mohamed Hamdan Dogola qui commande les RSF, Omar el-Béchir est  arrêté et incarcéré le 16 avril 2019 : c'est la fin d'un des pires  dictateurs de l'histoire du continent africain. Et dire qu'Omar el-Béchir  avait cru que la carte forte de son jeu était la milice des RSF  et qu'elle lui permettrait de neutraliser toutes velléités de coup  d’État venant de l'armée Soudanaise ! N'avait-il pas vu que la force et  l'influence de cette milice devenu une véritable puissance armée  intérieure pourraient la pousser à se débarrasser le moment  venu d'un vieux dictateur devenu trop encombrant pour tout le monde ?

Omar el-Béchir hors-jeu, c'est le commandement de l'armée soudanaise qui  dirige le pays. il suspend la constitution et annonce l'avènement  prochain d'un pouvoir civil. L'ancien ministre de la Défense,  ancien chef des services secret, ancien chef d'état major de l'armée  soudanaise, nommé vice président par Omar el-Béchir avant son  arrestation, Ahmad Awad Ibn Auf, prend la tête du conseil militaire de  transition. Moins de 48 heures plus tard il démissionne (ou comme le  disent d'autres est démissionné). Dans son sillage le chef des services  secret Salah Gosh démissionne  également  même si certains estiment que ce  n'est qu'une démission de façade : ce sont deux hommes clés de l'appareil  de commandement soudanais.

Du coté des RSF, le général Mohamed Hamdan  Dogola est là : il monte en puissance et en influence, il  intègre le conseil militaire de transition en tant que numéro deux et  surtout homme incontournable. Le nouvel homme fort de Karthoum est un  général plus connu à l'étranger qu'au Soudan, il s'appelle Abdel Fattah  al-Burhan. Commandant au sein des Forces Terrestres Soudanaise, on dit  de lui qu'il a supervisé les troupes soudanaises au Yémen. Une chose est certaine : sa nomination n'est pas un hasard, elle a été accueillie  sans réserve avec  le soutien des autorités saoudienne et émirienne dès sa  nomination.

Le mouvement populaire de protestation au Soudan s'est  transformé en véritable mouvement politique pour la renaissance d'un  Soudan ou le peuple serait seul décideur. Toutes les démissions sont  donc accueillies comme des victoires mais les nominations inquiètent car  si le conseil militaire promet énormément, il ne donne pas grand chose  en contrepartie. Tous ces évènements nous mènent tristement et  tragiquement à la date du 3 juin 2019. La force paramilitaire RSF du  général Mohamed Hamdan Dogola, des forces de police et des militaires se  lancent dans une répression des manifestants à Khartoum et  Omdurman. Le bilan est catastrophique avec ses chiffres qui vont de 60 à 105 morts et plusieurs  centaines de blessés.

Les réactions au sein de la communauté  internationale sont différentes selon les régions: condamnations  unanimes en Europe, tandis que les États-Unis condamnent les attaques contre les  manifestants mais en même temps disent qu'ils discutent avec le ministre  de la défense de l'Arabie Saoudite qui elle appelle à un dialogue et à  la retenue, un peu gênée par le bilan de la répression. La Chine et la Russie ont bloqué une résolution à  l'ONU qui condamnait la répression des manifestants. Certains y verraient  une volonté de ces pays de soutenir encore un régime criminel, il s'agit plutôt   la doctrine de la non intervention dans les affaires extérieures que  prônent constamment ces deux pays : leur intransigeance devant les  résolutions onusiennes s'est exacerbée depuis la chute de la Libye à la suite de la  fameuse résolution 1973 de 2011. L'ONU doit se contenter d'une  déclaration de son secrétaire général Antonio Guterres condamnant  l'usage excessif de la force par les autorités soudanaises. L'Union  Africaine a sauvé l'honneur en suspendant le Soudan d'activité au sein  de l'assemblée de l'Union Africaine tant que le pouvoir ne serait pas  rendu a un pouvoir civil transitoire.

Le conseil militaire soudanais  s'en tire donc à bon compte, parle d'opérations qui ont mal tourné tout  en déclarant que dorénavant  le dialogue ne peut venir que d'une  élection présidentielle. Cela constitue clairement une reprise en main du pouvoir  grâce a un soutien de taille, celui des Saoudiens et des Émirats Arabes  Unis pour qui le Soudan est un pays qui doit rester sous leur  influence. L'Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis ont en effet largement  investis au Soudan, ils représentent à eux seul les trois quarts des  investissements directs étrangers, notamment dans l'achat de terres  cultivables ( plus de 500 000 hectares au Soudan) et de constructions  d'infrastructures comme le barrage d'Atbara qui a coûté plus d'un  milliard de dollars. Ajoutez à cela que le  Soudan exporte quasiment tout ce qu'il produit de comestible à l'export vers ces pays.

Les liens économiques sont vitaux pour le Soudan. En échange les monarchies mettent la main à la  poche mais elles entendent bien un retour sur investissement,  troupes au Yémen ou rachat de terres soudanaises à bon compte. La menace  d'un nouveau pouvoir civil au Soudan menaçait les intérêts de ces pays  acquis sous la présidence d'Omar el-Béchir. Il est donc vraisemblable  qu'ils vont peser de tout leur poids dans le futur soudanais, d'une part  pour leurs intérêts économiques mais aussi stratégique face à leur  rival principal de la zone, le Qatar qui a des vues depuis très  longtemps sur le Soudan puisqu'il accueille des milliers de Soudanais  expatriés, et qu'il avait joué le rôle de médiateur entre le pouvoir Soudanais et  les séparatistes au Darfour.

Le futur Soudanais va désormais se conjuguer entre deux pôles au  sein du conseil militaire de transition jusqu'à la présidentielle, celui  de la force paramilitaire et milice RSF avec le général Mohamed Hamdan  Dogola, et celui  de l'armée Soudanaise représenté par le général Abdel  Fattah al-Burhan. Le premier ne s'est pas fait grâce aux Saoudiens et  Émiratis, c'est son service et la puissance de sa milice qui l'ont  installés là ou il est, contrairement au Général Abdel Fattah al-Burhan  qui lui est bien un choix de l'Arabie Saoudite et des Émirats Arabe Unis. Qui des deux est au service de l'autre ? Qui des deux dépend  le plus du soutien des Saoudiens et Emirati ? Le général Abdel Fattah  al-Burhan indubitablement. Qui survivra à l'autre en cas de poursuite du  mouvement populaire et de ses manifestations ? Le général Mohamed  Hamdan Dogola. Qui est le seul perdant de cette histoire à cet instant  précis ? Le peuple du Soudan.

XXX.

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