Un « executive order »… qui impose officiellement l’anglais (P. Tran-Huu)

Depuis longtemps, la majorité des États souverains ont opté pour l’officialisation d’une ou plusieurs langues nationales, actant ainsi leur rôle structurant dans les sphères administratives, juridiques et éducatives.
Un « executive order »… qui impose officiellement l’anglais (P. Tran-Huu)
Crédit photo : https://bilingueanglais.com/blog/55115/les-pays-ou-on-parle-anglais/

À titre illustratif, la France, par une tradition jacobine affirmée, ne reconnaît constitutionnellement que le français, tandis que la Confédération helvétique, mosaïque linguistique exemplaire, officialise quatre langues : l’allemand, le français, l’italien et le romanche. A contrario, les États-Unis d’Amérique constituaient jusqu’à présent une remarquable exception, ne disposant pas de langue officielle fédérale.

Cependant, depuis le 1er mars 2025, cette singularité historique américaine a pris fin : Donald Trump, 47ᵉ président des États-Unis, a signé un Executive Order (équivalent américain du décret présidentiel français) désignant explicitement l’anglais comme langue officielle du pays. Cette mesure ravive le débat complexe et sensible sur l’identité nationale américaine, intrinsèquement liée à l’histoire migratoire du pays et à sa diversité culturelle.

Historiquement, bien que l’anglais ait dominé les institutions étatiques dès les origines, aucune disposition fédérale ne l’avait jamais érigé officiellement en langue nationale. La Déclaration d’indépendance de 1776 et la Constitution de 1787 furent certes rédigées en anglais, mais cette décision tenait plus du contexte colonial britannique que d’une volonté politique explicite : « L’usage de l’anglais dans les documents fondateurs relevait avant tout d’une évidence pratique, ancrée dans la domination britannique originelle, non d’une politique linguistique concertée » (Dennis Baron, The English-Only Question: An Official Language for Americans, 1990).

Le multilinguisme américain constitue une réalité profondément ancrée dans l’histoire des migrations successives du pays. Depuis le XIXᵉ siècle, les États-Unis furent façonnés par une multitude de communautés linguistiques, issues notamment d’Allemagne, d’Irlande, d’Italie, du monde hispanique ou encore d’Asie. Ainsi, certains États ont historiquement reconnu cette diversité linguistique au sein de leur cadre juridique. À titre d’exemple, la Constitution de Hawaï stipule explicitement : « English and Hawaiian shall be the official languages of Hawaii » (Article XV, section 4). De même, en Louisiane, le français bénéficie d’un statut particulier, renforcé par l’action d’organismes dédiés comme le Conseil pour le développement du français en Louisiane. Le Vermont, le Maine et le New Hampshire, quant à eux, reconnaissent implicitement la vitalité du français dans certains contextes éducatifs ou institutionnels, sans pour autant lui accorder un statut juridique officiel.

En réaction à cette pluralité linguistique, plusieurs mouvements civiques ont milité pour l’officialisation de l’anglais, notamment l’organisation « English Only », active depuis les années 1980. Celle-ci estimait nécessaire cette mesure, considérée comme facteur de cohésion nationale et d’intégration culturelle : « Language is the strongest bond of national unity; a common language is the glue that holds society together » (U.S. English Movement, 1983).

Le récent Executive Order signé par Donald Trump reflète cette conception intégrative de la langue. Le texte souligne explicitement que la maîtrise de l’anglais constitue un préalable indispensable à la réalisation du « rêve américain » (American dream), soulignant un lien direct entre langue commune, cohésion sociale et prospérité économique. Toutefois, bien qu’il abroge l’Executive Order 13166 (2000), relatif à la prise en charge linguistique spécifique dans les administrations fédérales, le texte laisse subsister une certaine flexibilité institutionnelle : les agences fédérales peuvent maintenir, selon leurs besoins, des services multilingues. Il évite ainsi toute mesure coercitive radicale.

D’un point de vue juridique, cependant, la portée de cette décision demeure limitée : le décret précise explicitement qu’il ne crée aucun droit substantiel directement opposable (« This order does not create any right or benefit »), soulignant ainsi son caractère symbolique et politique, davantage qu’une réelle restructuration administrative ou judiciaire.

En définitive, l’officialisation de l’anglais apparaît moins comme une refondation linguistique profonde que comme une réponse politique aux tensions identitaires persistantes. Elle révèle les contradictions d’une société multiculturelle tiraillée entre célébration de sa diversité et aspiration à une unité linguistique formelle, illustrant parfaitement ce que soulignait déjà Tocqueville : « La langue est peut-être le lien le plus fort et le plus durable qui puisse unir les hommes » (Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835).

Pascal Tran Huu, chercheur associé à La Vigie

https://www.whitehouse.gov/presidential-actions/2025/03/designating-english-as-the-official-language-of-the-united-states/

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