Un seul objectif : la victoire !
Les crédits alloués aux forces armées sont en forte augmentation partout dans le monde. Inversement, bon nombre d'opérations et de guerres, surtout occidentales, se sont enlisées ou ont fini par échouer, les dernières années. Se pose donc crument les questions : à quoi sert l'armée et commentLes crédits alloués aux forces armées sont en forte augmentation partout dans le monde. Inversement, bon nombre d'opérations et de guerres, surtout occidentales, se sont enlisées ou ont fini par échouer, les dernières années. Se pose donc crument les questions : à quoi sert l'armée et comment obtenir la victoire? Une relecture de Clausewitz paraît sage pour répondre à ces questions très actuelles.
Pourquoi avons-nous une armée ? À quoi sert-elle ? La question est provocante, certes. Mais il est nécessaire de remettre en cause ce qui paraît évident, pour bien s’approprier le sujet.
Le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2013 dresse la liste, par ordre de priorités, des missions des armées : « La mission première des armées est d’assurer la protection de la Nation contre toute menace de nature militaire. Les forces armées assurent en permanence la sûreté du territoire, de l’espace aérien et de nos approches maritimes. Elles contribuent à l’action de l’État en mer. En cas de crise majeure, sur demande de l’autorité civile, les armées apportent leur concours, y compris leurs moyens de planification, de commandement et de projection, particulièrement adaptés aux situations les plus graves. Elles peuvent aussi être sollicitées dans la mise en œuvre de certains dispositifs préventifs, tels que le plan Vigipirate, les missions Héphaïstos de lutte contre les feux de forêt, ou la participation des moyens terrestres spécialisés à la protection NBC. » (p. 78).
En résumant, nos armées servent à assurer la protection du territoire, de la population et des intérêts français. Notons le voile pudique jeté sur la dissuasion nucléaire, qui n’a pas la cote dans notre société actuelle, alors qu’elle reste la clef de voûte de notre stratégie de défense : mais c’est un moyen et non un objectif.
Une pensée profondément clausewitzienne
Justement, en distinguant objectif et moyen, la pensée militaire occidentale traditionnelle était construite autour de la subordination de la chose militaire au fait politique. Une armée et une guerre ne sont pas un objectif en soi, ils servent un autre but. L’axiome est formulé en général ainsi : « la guerre est la poursuite de la politique par d’autres moyens ». Loin d’y voir une relation servile ou un mépris vis-à-vis des militaires (cf. la phrase apocryphe attribuée à Clémenceau « la guerre est une chose trop grave pour la confier à des militaires »), il s’agit en réalité d’une solution géniale à un problème sinon sans issue : comment gagner une guerre ?
En effet, la pensée clausewitzienne implique plusieurs choses : tout d’abord, l’armée s’inscrit dans un cadre plus grand, avec le peuple et l’État (la « trinité »). Il doit y avoir conjonction des trois afin de pouvoir mener efficacement la guerre. Si l’un des trois piliers fait défaut (une armée défaillante, un soutien populaire inexistant, une volonté politique faible), la guerre est perdue.
Ensuite, Clausewitz sous-entend que d’autres moyens existent pour mener sa politique. Nous avions l’habitude en Occident de supposer que la guerre était la voie que l’on choisissait lorsque les autres avaient échoué, le dernier recours (ultima ratio), mais ce n’est pas forcément le cas et la réflexion sur l’hybridité doit nous faire avancer là-dessus.
Enfin, et c’est l’aspect le plus important, Clausewitz explique que l’action politique doit exister, qu’elle a un but. Autrement formulé, il faut réfléchir avant d’agir. Il faut donc avoir clairement identifié ses buts et avoir une volonté exprimée, ce qui implique tout simplement de savoir ce que l’on veut. S’il n’y a pas de véritable objectif, la guerre est vaine, car on se heurte à un problème de logique : on ne peut pas atteindre un objectif qui n’existerait pas. Si l’objectif est irréaliste, la guerre est perdue d’avance. Cette réflexion autour de l’objectif à atteindre est capitale si on veut gagner la guerre.
Zweck, Ziel, Mittel
Clausewitz nous livre sa définition de la guerre : « la guerre est donc un acte de violence afin de contraindre l’adversaire à accomplir notre volonté » (« Der Krieg ist also ein Akt der Gewalt, um den Gegner zur Erfüllung unseres Willens zu zwingen. » Vom Kriege, Livre I, Chapitre 1, Section 2). Il s’agit donc bien d’un affrontement des volontés. Et la guerre, c’est parvenir à faire plier l’opposant à notre volonté. Voilà la victoire. C’est le « Zweck » de Clausewitz dont nous avons déjà parlé (LV 31, 187). Il est de la responsabilité du politique de définir les buts stratégiques de la guerre, le « Ziel », et d’exprimer une volonté. Au niveau stratégique, cette volonté est forcément politique.
Le moyen de faire triompher cette volonté, le « Mittel », est donc l’armée. L’armée sert donc à faire, mais surtout à gagner la guerre et donc à faire triompher notre volonté sur celle de l’adversaire. Cela répond à notre questionnement initial, mais quels enseignements pouvons-nous tirer de ce rappel méthodique ?
Des objectifs réalistes et réalisables
Il fut un temps où les objectifs étaient très matériels et donc faciles à qualifier et à quantifier. Ils consistaient quasiment toujours en la conquête d’une portion de territoire ennemi. Un territoire signifiait des ressources (agricoles, naturelles, minières) et une population, la population pouvant être qualifiée comme une ressource en tant que telle. Vider un territoire de sa population le rendait inexploitable, on se privait d’une source de revenu en anéantissant la population, vue comme une ressource. Si la notion choque, elle est commune dans l’entreprise et ses « ressources humaines ». Parfois, un but tactique passe par l’expulsion d’une population, les guerres provoquent alors de grands mouvements de population, souvent subis et pas toujours planifiés. Lorsqu’une population bouge au sein de son pays, ils sont qualifiés de « déplacés » et lorsqu’ils quittent le pays, ils sont qualifiés de « réfugiés ». Obtenir un territoire quelconque pouvait toujours servir de monnaie d’échange. Notons que cette vision est essentiellement terrestre car ce milieu garde une notion de permanence dans un espace qui est contrôlable. Cette permanence existe bien moins dans le milieu aérien, exo-atmosphérique et encore moins dans le domaine cyber.
Force est de constater qu’à mesure que les objectifs deviennent de moins en moins matériels, ils sont plus difficilement atteignables, car peu ou pas mesurables. On retombe dans le problème de logique cité précédemment.
L’échec répété de la volonté d’instaurer une « démocratie » dans des pays qui n’y sont pas prêts en est l’exemple parfait. Comment mesurer l’avènement, l’efficacité et surtout la vivacité d’une « démocratie » ?
Les sociétés démocratiques occidentales actuelles connaissent des clivages importants, parfois exacerbés par nos adversaires (conflictualité hybride, sous le seuil de la létalité, elle-même sous le seuil nucléaire). Mais ces expériences ne peuvent servir de modèle pour mesurer l’atteinte de l’objectif politique et même stratégique des dernières guerres d’Afghanistan et d’Irak. On reconnaît l’arbre à ses fruits et le retour des Taliban d’une part et la fragmentation religieuse de l’autre prouvent que l’unité nationale autour de valeurs immatérielles occidentales n’était qu’un leurre. Idem lorsqu’on mène la « guerre au terrorisme ». On ne peut gagner une guerre contre un mode d’action, on confond Ziel et Mittel. Les guerres asymétriques sont ici redoutables, car elles rendent la réflexion méthodique très compliquée, par frustration de la puissance « forte ». La triste fin de Barkhane l’illustre, par une divergence entre résultats militaires et soutien des pays accueillant la force.
Avantage relatif et non absolu
Il fut aussi un temps où l’avantage recherché sur l’ennemi était relatif et non absolu. Là encore, nous ferions bien de nous en inspirer, car la mesure était la norme. Un adversaire était un ennemi pendant un temps, mais continuait d’exister après la guerre. En permanence, on songeait à l’après-guerre.
Une guerre, il faut savoir la terminer, même si Machiavel nous rappelle qu’on la commence quand on veut, mais qu’on la termine quand on peut : en effet, la dialectique avec l’adversaire est en marche. Parvenir à imposer sa volonté est plus facile localement que globalement. Les batailles étaient généralement courtes et pas toujours aussi meurtrières que le racontent les cinéastes actuels. Tout est rapport de force : si les armes ne sont pas favorables, les négociations étaient vite entamées.
Ce n’est que récemment qu’un absolutisme s’est insinué dans la guerre. Les États sécessionnistes en 1865 ont dû capituler de manière inconditionnelle, au prix d’un ressentiment qui persiste encore. Le Japon et l’Allemagne nazie ont dû capituler en 1945, mais les Alliés avaient anticipé l’après-guerre et la réconciliation a vite été possible. La rhétorique absolutiste est néfaste car elle sabote le modus vivendi nécessaire à l’issue de la guerre, quelle qu’en soit l’issue.
C’est le piège ukrainien actuel : Moscou et Kiev ont des revendications maximalistes, ce qui entrave toute négociation. Or, à vouloir tout gagner, à diaboliser l’adversaire de surcroît, on rencontre un double écueil : la guerre se prolonge, les objectifs initiaux deviennent irréalistes, la victoire inatteignable ; peu importe le sort des armes, la guerre sera perdue. Par ailleurs, la haine réciproque a été attisée qui empêche la réconciliation et rend très compliqué un retour à la « normalité » après la guerre. L’adversaire mal-aimé ne disparaîtra pas comme par magie après la guerre, il va falloir apprendre à vivre avec lui. La seule issue à vouloir persister dans cette voie absolue, c’est l’anéantissement absolu, sans « lendemain » : le feu nucléaire apocalyptique. Impossible. Ce type de guerre absolue est un leurre. Il est donc plus sage de rechercher un avantage relatif.
Dès lors pour la France, en cette période de transition stratégique bouleversante, osons procéder à un examen systématique et approfondi des objectifs de nos guerres, opérations et missions, présentes et futures, sous peine de laisser s’échapper… la victoire.
JOVPN
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