Valeur stratégique du français militaire
Le président vient de prononcer un discours sur la francophonie : est-ce le cas aussi dans la langue militaire ? Ce ptit article pour évoquer ce que La Vigie en pense... JDOK Source Comme beaucoup je m’interroge sur le fait que la valorisation de l’excellence française passe désormais systématiquement par
Le président vient de prononcer un discours sur la francophonie : est-ce le cas aussi dans la langue militaire ? Ce ptit article pour évoquer ce que La Vigie en pense... JDOK

Comme beaucoup je m’interroge sur le fait que la valorisation de l’excellence française passe désormais systématiquement par la langue anglaise ; le lancement récent de l’opération Choose France pour annoncer que France is back, au-delà de l’effet mondain, me semble signifier un manque de confiance dans la France et dans la valeur universelle de sa langue. (lire la suite : cliquez ci-dessous)
Déjà dans une chronique d’avril 2013 intitulée « souveraineté et dépendances », j’évoquais le monde fluide et effervescent dans lequel nous devions défendre nos intérêts, valoriser nos atouts et assumer nos responsabilités, pour reprendre la litanie classique. Je m’inquiétais de notre capacité de manœuvre. Plus avant en 2008 aussi, je disais ma réticence d’un enrôlement atlantique dans un mouvement stratégique servant une vision du monde élaborée hors d’Europe. Je récusais l’antienne admise sans inventaire qui postule que « les engagements militaires de la France dans l’Otan et dans l’UE sont complémentaires », pensant et pensant toujours qu’ils sont peu compatibles. Ailleurs, j’exprimais mon scepticisme face à un embrigadement du monde occidental dans une posture défensive face à la mondialisation et réclamais le droit de défendre une vision européocentrée autonome et ambitieuse.
Aujourd’hui, c’est notre langue que je voudrais célébrer car elle est bien malmenée voire délaissée. Le sujet est sensible et j’ai bien conscience que l’aborder ici va hérisser toute la génération opérationnelle française qui combat en anglais, via des écrans et des procédures. Sans compter l’agacement de ceux qui y ont renoncé au nom de l’efficacité informationnelle. J’entends cela mais voudrais tenter de parler d’autre chose que de procédures et d’échanges. Je voudrais parler d’autonomie intellectuelle et de désalignement.
La langue française fait partie du paquetage militaire
Je veux appeler l’attention sur l’instrument de souveraineté irremplaçable que constitue notre langue qui, à l’instar d’une industrie d’armement qu’on a beaucoup défendue, constitue l’un des vecteurs éprouvés de notre autorité, un support essentiel de notre efficacité et un moyen nécessaire de notre créativité conceptuelle et tactique. Nous sommes beaucoup plus que l’un des alliés, certes valeureux, d’un Occident aujourd’hui relativisé ou l’un des fondateurs, certes inspiré, d’une construction européenne immergée dans la mondialisation ou d’une alliance atlantique moins que jamais nécessaire. Nous sommes d’abord les héritiers d’une pensée illustre qui a su faire la guerre dans tout le spectre de ses développements les plus variés : pensée et action sont les deux faces du métier militaire français.
Je sais que le front linguistique est général et l’impudence des « abandonnistes » généralisée. On ne traduit même plus les titres des films anglo-américains qu’on nous vend. Ne parlons pas de l’enseignement universitaire des savoirs qui se pratique désormais couramment en langue anglaise, en France même. Contentons-nous d’examiner l’usage que fait du français la communauté de défense de notre pays. Il y a à dire. Car nous abandonnons tous les jours l’usage du français dans la réflexion et l’expression militaires. Celui qui reçoit et lit des centaines de textes venant de nos experts de défense peut mesurer la dérivée du phénomène d’anglicisation accélérée de la pensée militaire française.
La pente est forte, très forte ; elle affecte toute la formulation militaire, syntaxe, vocabulaire et acronymes, tout y passe, avec entrain, dans un grand bradage consensuel.
Or l’enjeu du français militaire est d’importance ; il s’agit d’un état d’esprit opérationnel et d’une capacité de production doctrinale et stratégique portée par une conception de l’histoire, de la géographie, de la morale, de l’éthique militaire, du sens de l’efficacité aussi. Il s’agit également d’une forme de loyauté maintenue envers nos vaillants cousins du Québec et de ceux que nous avons formés à l’état militaire, notamment en Afrique et dans le Golfe arabo-persique. Cet héritage glorieux affermi au feu de combats séculaires permet de tirer le meilleur parti de la vertu militaire française propre, une audace et une résolution sereines tempérées par une méthodologie de l’action éprouvée.
Trois facteurs se conjuguent aujourd’hui pour évincer le français de la langue militaire.
La communauté atlantique est une communauté qui parle et pense anglais.
Comme c’était hélas prévisible, la réintégration pleine et entière de la France dans l’Otan militaire à partir de 2009, loin de renforcer la pratique de la langue française dans l’Alliance et la structure militaire intégrée de l’Otan, comme on avait pu le projeter naïvement, a eu bien au contraire l’effet pervers de généraliser l’exercice de la langue anglaise au sein même des forces armées françaises. Constatons-le : l’Otan parle moins le français que lorsque nous étions dans notre position particulière, sans commandement stratégique ni Flag officers ! Elle y renonce même, n’ayant plus la nécessité de tenir compte de notre singularité préservée jusque là.
C’est vrai que les valeureuses opérations de la Fias en Afghanistan sous conduite américaine en ont créé la nécessité tactique. Désormais les forces armées françaises, éprouvées au feu de l’action afghane, s’expriment en anglais opérationnel, au quotidien, de façon indirecte par habitude ou vanité, ou de façon directe par effort collectif puisque l’avancement interne est aujourd’hui conditionné à l’aisance dans l’exercice de l’anglais militaire. Nul besoin de dire que la plupart des militaires français s’est prêtée au jeu avec délice, ravie de sortir de son isolement supposé et pas peu fière de rivaliser linguistiquement avec les autres alliés dans la langue du maître militaire[1]. Cela a valu principalement pour la gent kakie, qui enviait depuis longtemps les connivences procédurales et tactiques de ses homologues bleu ciel et bleu marine avec leurs compagnons de jeu tactiques de l’Otan. Avec l’Afghanistan, elle s’est rattrapée et est revenue au niveau linguistique de ses congénères. Il est loin le Foch, généralissime interallié, qui s’adressait en français à des millions de soldats.
Plus grave que ce phénomène de rattrapage inévitable et salutaire est l’abandon de la production doctrinale en langue française par abonnement méthodique au catalogue de l’Otan dont la source est presqu’exclusivement américaine. En effet la considérable production doctrinale des forces armées américaines et des structures qui gravitent autour, de Tradoc au Net Assesment et à la Rand Corp, influence directement la capacité de réflexion de l’Otan, sommée de transposer dans ses structures intégrées la plupart des concepts et procédures développés pour les forces américaines. C’est cela l’interopérabilité doctrinale. Et la France mobilise désormais ses forces pour traduire et adapter dans sa propre bibliothèque doctrinale l’avalanche conceptuelle qui lui vient de Bruxelles, Mons et Norfolk. Elle essaye de conserver le peu de recul qui lui reste, pour rédiger un codicille d’application nationale des concepts otaniens. C’est que nous sommes malheureusement rentrés dans l’Otan militaire sans projet doctrinal affiché, sans portefeuille national suffisant de savoirs, de leçons et de concepts pour défendre notre vision du combat, notre expérience des rapports de force militaires et notre connaissance du terrain. Nos alliés anglo-américains en ont d’ailleurs été assez surpris et même déçus.
Notre compétence militaire avérée ne relevait donc pas de ce secteur très compétitif de la planification et de la logistique opérationnelles dans lequel Anglais et Américains excellent depuis toujours. Elle était plutôt à rechercher dans la réactivité de la décision politico-militaire et l’initiative tactique de terrain, des domaines peu transposables pour les multilatéraliser et trop français pour être généralisés.
Il n’est d’ailleurs pas sûr que les capacités militaires françaises soient si facilement valorisables dans l’Otan ! C’est sans doute pour cela qu’elles s’y banalisent en rivalisant de conformité aux standards de cette organisation, qu’elles s’y normalisent en renonçant de facto à leurs traits habituels. Rarement les forces françaises auront été aussi à l’aise que lors de l’opération Serval au Mali ; elles y opéraient seules et en français avec leurs frères africains.
Cela ne vaut pas que pour l’Otan, naturellement. Ce qu’on continue d’appeler imprudemment la défense européenne ne fait pas mieux et le français, pourtant l’une des deux langues de la PSDC, que ses experts ne pratiquent plus et que l’on exige plus vraiment pour servir dans ses instances s’évanouit. Le très parisien Institut d’études de sécurité de l’Union européenne, hérité de l’UEO, avait déjà renoncé à l’équilibre pourtant politiquement et diplomatiquement accepté jusqu’ici entre les deux langues de la Pesc. Nul ne s’en était vraiment affecté. La FRS a généralisé cette pratique et l’Irsem lui emboîte le pas.
Une dernière notation qui concerne un nouveau front linguistique qui a lâché, il y a déjà quelque temps, celui de la géographie et de la prononciation. Fin de l’Iraq, de Tobrouk, d’Istamboul qui cèdent la place à l’Irak, Tobruk, Istanbul … Fin de l’Afrique du Nord et arrivée du globalisant MENA. La phonétique anglaise a remplacé la phonétique française dans l’orthographe, Uzbeen et non plus Uzbin, al Jezeera et non plus Al Djezira … Fin des noms d’opérations en français et des références culturelles françaises dans les choix faits pour les actions militaires, les entrainements bilatéraux ou multilatéraux dans lesquels la France est engagée, et cela même quand elle en exerce le commandement et la direction.
Le français militaire n’a pas su passer l’épreuve de l’usage opérationnel multilatéral.
Planification de défense, technologie et industrie de défense vivent en anglais.
Passons plus vite sur d’autres dimensions de la souveraineté de défense ; on les connait bien : il s’agit du partage capacitaire, du développement industriel de l’armement et de l’exigence technologique. Espaces naturellement duaux car ils servent à la fois à alimenter les arsenaux nationaux et à exporter nos produits sur le marché international. Le français scientifique et commercial n’a pas tenu le choc de la mondialisation et a cédé le pas devant la langue universelle des affaires, de la science et de la technique. Pour s’en convaincre, écoutez les explications des techniciens de la détonique, de la balistique ou de l’avionique ou celles des cybernéticiens de la guerre de l’information. La compétition et la coopération dans ces domaines se fondent sur un vocabulaire et des concepts souvent étrangers à nos racines culturelles, à nos expériences opérationnelles et au droit des conflits armés. On le voit avec la mise au point d’outils militaires permettant hier les destructions « massives » et aujourd’hui les « assassinats ciblés », les frappes sans dommages collatéraux et les ciblages sélectifs.
Aux temps de la guerre froide, où la course aux armements pour la recherche de la supériorité stratégique formait l’essentiel de la dynamique de la planification de défense et de la recherche technologique, la conceptualisation de l’affrontement relevait directement de l’art de la guerre, de ses règles et de ses principes, qui étaient essentiellement d’origine européenne, et qui s’affichaient en allemand et en français.
Aujourd’hui, après la « révolution dans les affaires militaires », la recherche d’invulnérabilité par les boucliers technologiques renvoie à une autre culture, celle du rêve techniciste et commerçant qui octroie la supériorité au plus inventif, au plus débridé, au plus inspiré. C’est une dynamique du primat du fonctionnalisme d’origine anglo-américaine, dans laquelle le génie français n’a que peu d’espace pour se déployer.
Le français n’est pas ou plus le véhicule de l’excellence scientifique, économique et technique ; la mondialisation dans ces domaines aussi parle anglais.
Les nouveaux théâtres de friction se conçoivent en anglais.
Langue du terroir et du droit, le français tire une partie de ses racines d’un brassage ancien dont Braudel a exploré les richesses. C’est en réalité une langue du patrimoine qui a érigé en principes des expériences politiques et sociales rapportées à des religions et des philosophies. A cet égard, elle tire, comme la langue allemande, de ses racines celtes, germaines, latines et grecques toute une grammaire stratégique et juridique liée au continent européen et à ses abords maritimes qui a établit des règles, des modèles et des hiérarchies à la base d’un humanisme que les Lumières ont transcendé et qui est partagé de l’Atlantique à l’Oural.
Langue des échanges et des compétitions complexes, l’anglais s’est facilement adapté aux évolutions commerciales, démographiques et scientifiques de la planète pour se généraliser comme vecteur universel des temps modernes. C’est dans cette langue que les experts des espaces fluides coopèrent et se confrontent, qu’il s’agisse des logisticiens de l’Offshore ou du Shipping ou des informaticiens du Cloud ou de la City. Et ce sont les bonnes pratiques des common law qui régulent ces domaines où la compétition mondiale a remplacé les combats territoriaux d’hier dans des frictions dont la dimension militaire s’estompe mais dont les enjeux, stratégiques s’il en est, sont d’abord le contrôle par quelques uns des espaces communs, les common goods, patrimoine commun mais disputé d’une humanité globalisée.
Fondée sur de bonnes pratiques plutôt que de bons principes, la conflictualité moderne se développe aussi en anglais.
Sauvegarder le français militaire, c’est avant tout défendre une vision et une expérience du monde, une aptitude et un savoir opérationnels qui nous sont propres.
A nous de vouloir le maintenir là il est essentiel à notre sécurité et à notre identité.
JDOK
[1] Nos ancêtres stratégiques André Beaufre, Marcel Duval Pierre Gallois et Lucien Poirier parfaitement bilingues pensaient et s’exprimaient en français tout comme en son temps Georges Clémenceau.